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Ultra Trail du Mont Blanc 30/31 Août 2003 Etienne, Joel |
Raconté par Etienne (et commentaires de Joel)
L'idée finit forcement par germer dans l'esprit d'un coureur de trail attiré par les longues distances et qui sillonne régulièrement les montagnes pour s'entraîner, faire des courses ou tout simplement pour le plaisir: Pourquoi ne pas faire le chemin complet du TMB en une seule étape et pourquoi ne pas en faire une course ? C'est donc avec joie qu'au fil de mes divagations sur Internet je suis tombé sur un site annonçant pile poil cette course pour la fin août. Evidemment le dénivelé de 7500m+ et surtout la distance de 150 km font peur mais, après l'annulation de la Fortiche, cette course s'impose donc comme un objectif essentiel de cette saison de trail. D'autant plus que l'organisation propose deux arrivées intermédiaire aux 69 km et 110 km. C'est un des arguments utilisés pour essayer de convaincre un maximum de personnes de s'engager dans cette aventure. Après une campagne que certains ont trouvé insistante (non, on voulait simplement partager notre plaisir ;-)), nous ne sommes finalement que deux (Joel et moi) (NDJJ: si j'avais su, je ne serais pas venu ...) à prendre la route le Vendredi 28 Août pour rejoindre Annemasse et ensuite Chamonix au départ de la course. Le temps sur la route n'est pas vraiment rassurant: Après un mois d'août caniculaire, l'anticyclone a décidé de se laisser éventrer pour laisser passer une perturbation qui en plus génère des orages dantesques. La fin de la route la nuit se passe dans une ambiance de boite de nuit où les éclairs se multiplient. Bon, c'est sûr, un peu de lumière pourrait nous aider a nous guider la nuit si le balisage est défaillant, mais ça serait assez désagréable de finir foudroyé net au sommet d'un col du TMB. Evidemment, les organisateurs ne sont pas irresponsables et le spectre de l'annulation se dessine si le temps persiste dans cette tendance. La matinée suivante n'est pas plus rassurante et nous arrivons a Chamonix sous les trombes d'eaux. Soyons positifs, les orages de la nuit ont fait peur a de nombreux campeurs et nous trouvons sans problèmes un petit carré d'herbe pour planter notre tente au camping. Sympa la gérante et surtout curieuse sur cette course qu'elle n'ose pas qualifier devant nous de course de taré. Après quelques féculents avalés et une bonne sieste en prévision d'une nuit bien courte, nous nous rendons au briefing. Nous avons d’abord droit aux mondanités de règle pour remercier les organisateurs, communes, sponsors et bénévoles (ils le méritent tous) et nous passons au vif du sujet: météo, parcours, recommandations, ... D'abord une bonne nouvelle, la course est maintenue, ouf .... Juste une petite modification de parcours pour éviter une descente un peu trop glissante qui nous coûte 3km de plus pour un dénivelé équivalent. Ensuite ça se gâte, les prévisions météo sont assez moyennes: mitigé, couvert voir un peu pluvieux sur le départ Français, beau mais froid en Italie et mauvais sur la Suisse puis la fin en France. Les organisateurs ont une confiance relative dans la météo et nous demandent d'être prêts à tout comme à un arrêt de la course mais les prévisions se révéleront tout a fait exactes autant sur aspects positifs que négatifs. Les recommandations sont à la hauteur des conditions qui risquent d'être difficiles. En gros, le message est simple: si vous vous trouvez mal en montagne, l'arrivée des secours n'est pas garantie dans un délai court (inutile de compter sur un hélicoptère dans le brouillard ou la pluie), donc il faut a tout prix continuer de marcher dans un sens ou dans un autre pour ne pas se refroidir. Expression reprise texto: soyez des guerriers, des warriors ... Raison de plus donc pour partir avec ce qu'il faut de vêtements pour se protéger.
Le lendemain matin, les conditions sont acceptables pour partir. Un peu froid mais pas de pluie. Un peu de bonne humeur avec une bande de néo-zélandaises qui n'ont trouvé que nous pour leur expliquer en anglais cette manifestation bizarre de 700 coureurs à 4h de matin dans le centre de Chamonix, et nous voila partis au petit trot sur un sentier tranquille qui suit la vallée. Nous sommes dans le vif du sujet, face a un monument de la course a pied: a nous de jouer. Le col de Voza a 1653 m d'altitude n'est qu'un petit apéritif et après une descente tranquille, nous pointons aux Contamines après environ 3 heures de course et 24km. Après avoir un peu fait la course ensemble et nous être croisés, nous nous retrouvons au bas de la montée suivante ensembles: une bonne grimpette de 1200m de dénivelé pour aller au col de la croix du Bonhomme. Attention a ne pas s'emballer: la course ne commence vraiment qu'a Courmayeur au bout des premiers 69 km ! Nous enfilons donc tranquillement le dénivelé sans pousser la machine. Je pars un peu devant, les globules rouges accumulés dans mon trekking au Népal faisant office d'EPO naturel. Le temps n'est malheureusement plus aussi clément: la pluie commence a tomber dans cette montée et ensuite par intermittence. Heureusement, la chaudière naturelle nous réchauffe et permet d'affronter sans problème les températures glaciales du col. La descente suivante s'avère plus pénible sur des sentiers assez glissants. J'en profite pour dépasser de nombreux traileurs peu habitués aux acrobaties sur sentiers savonneux mais Joël en raison d'un manque de musculature aux ischios, contracte une très malheureuse tendinite au genou. A peine re-descendus, il faut reprendre le chemin des cimes vers le col de la Seigne a 2516m. Au ravitaillement suivant dans la montée, déjà 48 km d'avales en presque 8 heures et les premiers ont déjà presque 2 heures d'avance. Chacun sa course ... En haut du col, une bonne surprise, comme l'avait prévu la météo, le temps est bien meilleur en passant en Italie. Une nouvelle descente suivie d'un long replat et c'est un plaisir de repartir pour une nouvelle montée vers l'arête Mont Favre a 2435m. Malgré un début de fatigue bien naturel, le souffle et les jambes répondent toujours au quart de tour et une confiance relative s'installe. D'autant plus que le temps s'améliore pour arriver a Courmayeur sous un grand soleil après une descente vertigineuse et surtout au total 72 km, 3780m + et 11h50 de course. La tendinite contractée par Joël dans la deuxième descente le ralentit sévèrement pour arriver a Courmayeur en 13h39 mais surtout l'oblige a arrêter ici l'aventure avec la grosse déception de ne pas avoir goûté à l'aventure au moins jusqu'à Champex mais, ce n'est vraiment pas possible de repartir sans pouvoir pratiquement marcher sachant que le plus difficile reste à faire. (NDJJ Grosse déception bien sur de devoir m'arrêter là. Même si pour Etienne c'est à présent que la course commence, et qu'il en a oublié tout le début :-) je peux vous garantir que 72km, 3800+, 3800-, ce n'est pas rien. Mais avec 2h15 pour parcourir les 5 derniers kilomètres, j'ai dû me rendre à l'évidence : je ne pouvais plus marcher ...)
Pour moi, après un rapide changement de chaussettes, un petit rajout de pommade anti-frottement , une petit application de crème solaire et un changement pour mettre des bas courts (eh oui, il fait chaud: 25 degrés selon un coureur sur le forum UTMB) et je repars à 16h05, conscient qu'il reste le plus gros morceau mais relativement confiant d'autant que je continue a courir sans problème sur les portions plates et en descente. Je suis a peu près 110eme et à 3 heures du premier. La portion suivante est une très longue montée, plutôt en faux plat dans la première moitié, vers le grand col Ferret à 2530m. Au bout de quelques kilomètres, je dois commencer a déchanter: un gros coup de barre probablement du a une hypoglycémie. Pas de gros soucis, on gère en buvant et mangeant bien mais il faut tout de même bien ralentir et le moral en prend un très gros coup d'autant que je me fait dépasser par quelques coureurs. Je serre les dents et j'essaie d'oublier le long chemin qui me reste à faire. Bien sûr, je suis beaucoup moins à l'aise dans les montées, surtout dans la fin du col, mais tout le monde commence a accuser un peu le coup et j'arrive en haut du col sans avoir trop galéré, toujours pas trop mal classé et surtout sous l'ovation des courageux bénévoles qui font la sécurité en haut du col. C'est évidemment nécessaire de suivre l'avancement de chaque coureur dans la montagne et de bien vérifier que personne n'est perdu mais il faut vraiment dire un grand merci a ces courageux qui vont passer une bonne partie de la nuit à attendre les coureurs dans le froid et sous la pluie. Car le temps se gâte ... ben oui, on vient de passer en Suisse, la météo avait bien prévu du mauvais temps a partir de ce moment. Non, mais, ils pourraient pas se planter plus souvent les météorologues ??? Pour résumer, il est 20h15, la nuit est en train de tomber, il commence à faire très froid mais surtout la pluie commence à tomber dans la descente et le chemin devient très glissant dans les passages techniques. Alors, oui là, ça commence a se transformer en grosse galère cette course et la physionomie des nuages ne laisse présager aucune amélioration. Vers 22h après une longue descente et 2 ou 3 chutes sans mal, j'arrive a La Fouly au km 98 sous la pluie battante. Le ravito qui est installé dans un local chauffé permet de se refaire une santé. J'ai un peu froid, je suis mouillé et surtout je commence a être assez détruit physiquement avec une grosse difficulté pour manger. Pour couronner le tout l'ambiance est assez moyenne : un coureur est allongé par terre en hypothermie et tente de se réchauffer dans une couverture et les bénévoles nous annoncent un temps de parcours jusqu'a Champex bien plus long que ce que j'avais prévu: 3/4h. J'aurai dû a ce moment m'informer de mon classement (toujours dans les 110 grâce a quelques abandons) pour me remonter le moral ... Après avoir réussi a manger un peu (hum la bonne pomme) et bu un peu de thé chaud, je repars stupidement un peu trop vite au lieu de continuer à me refaire une santé. Je manque tellement de lucidité que je ne prends pas le temps avant de repartir de remettre mon bas long et une petite couche que j’avais enlevée quand il faisait encore chaud. Je dois bien évidemment m'arrêter quelques centaines de mètres plus loin pour faire ces changements sous la pluie L. Le moral bien bas et ma forme déclinante ne me permettent pas non plus de suivre le rythme des quelques coureurs qui me dépassent. C'est donc isolé que je fais le chemin de croix jusqu'a Champex: 17km, un long faux plat un peu descendant suivi d'une montée raide et enfin un replat jusqu’à Champex. Le temps que je mets pour faire cette portion donne une petite idée des difficultés endurées: 5 heures (le temps de parcours classique a ce moment est plutôt de 4 heures). J'ai moi même du mal a me remémorer les sensations que j'ai pu avoir pendant cette galère seul sous la pluie, marchant lentement et zigzaguant dans les montées. Je sais simplement, que le lendemain, en y repensant j'en avais presque les larmes aux yeux. Petit a petit se forge donc en moi l'idée que je n'irai pas plu loin que Champex, que je ne pourrai pas m'imposer 10/12 heures de plus de douleur pour faire les 38 km et 1800m+ qui me sépareront de Chamonix, sous la pluie dans le brouillard et par moments en haute montagne avec les risques associés (vous vous rappelez : "ne vous arrêtez pas soyez des guerriers, des warriors"). Pour couronner le tout, je suis pris en arrivant en haut de la montée d'envies de vomir. Mon estomac n'est pas non plus d'accord. C'est la mort dans l'âme mais je dois aussi le dire avec un immense soulagement qu’en arrivant à Champex j’annonce au contrôle ma décision d'arrêter après 115km, 5640+ et surtout 23h15 de course (il est 3h15 du matin) (NDJJ : l'année prochaine, à deux, on repartira ... Chapeau quand même, Etienne) . Je suis a peu près classé dans les 120 et je serai finalement classe 144eme au classement global car environ 20 personnes derrière moi iront jusqu'au bout. A Champex, c'est l'hécatombe, ceux qui y arrivent sont souvent épuises, frigorifiés et beaucoup d'entre eux décident d'arrêter. La course continue pour les très bons, ceux qui ont réussi a gérer leur effort ou ceux qui vont jusqu'au très fond de leurs ressources pour franchir la ligne d'arrivée. Au bout du compte, un peu plus de 60 arrivants (sur 700 partants dont 2/3 voulaient faire la totale !!!). Le premier, Daichiri-Dawa Sherpa en 20h et le dernier arrivant le lendemain un peu avant 18h (près de 38h de course).
En ce qui me concerne, c'est donc un bilan très mitige puisque ne n'ai pas pu faire le tour complet mais aucun regret de ne pas avoir décidé de continuer après Champex. Même avec 1 ou 2 h de repos, la très grosse galère aurait continué ou empiré. Et puis tout de même, ce n'est pas tous les jours qu'on fait 115 km et 5640m+. C’est une performance plus ou moins comparable au Cro-Magon ou j'étais satisfait de ma course. J'ai d'ailleurs repéré dans la liste des coureurs deux ou trois autres participants au Cromagon qui étaient sur le même rythme que moi à l'UTMB dont une allemande qui termine une heure derrière moi au Cromagnon et termine l'UTMB en 35h. Alors, je ne pense pas avoir été en sur-régime même si, bien sûr on se pose beaucoup de questions a-posteriori sur la course, on repère quelques erreurs dans la gestion de la course et en particulier des ravitaillements et pauses. C'est l'expérience qui s'accumule et quand je vois que le 5eme a 65 ans, je me dis que j'ai encore le temps après seulement 4 saisons de trail de réussir bien d’autres ultra-trails. Alors bien évidemment, j'y reviendrai sur ce trail parce que j'aimerai bien voir le parcours par beau temps et surtout franchir cette putain de banderole a Chamonix. A la question de savoir pourquoi il s'attaquait a l'Everest, Hillary avait simplement répondu: "Because it's there" (NDJJ : j'espère tout de même que l'année prochaine, nous serons plus nombreux à faire le déplacement. Je reste convaincu qu'il est nécessaire d'avoir des expériences sur des courses extrêmes de ce genre, pour pouvoir prétendre un jour faire un raid long, et dur.).