Récit d’une participation à la Hardrock 100 Miles le 14 Juillet 2006
Etienne Fert
J’ai attrapé un virus informatique d’une nouvelle génération. Pas un de ces virus qui se contentent d’infecter votre PC pour en perturber le fonctionnement. Non, une nouvelle génération qui use de votre PC comme tête de pont pour aller infecter votre cerveau et ne plus en sortir tant que vous n’aurez pas obéit à sa ferme injonction. C’était en 2002, je commençais à goûter aux joies et à la rudesse de l’ultra-trail. Au fil de mes explorations sur le net pour trouver mes prochaines courses, j’étais tombé sur un site qui liste toutes les courses de trail de 100 miles aux USA et, amoureux de la montagne et des hautes altitudes, je n’ai pas manqué d’être particulièrement intéressé par la Hardrock 100 miles. 100 miles (donc 162kms) dans les montagnes du Colorado (plus exactement les San Juan mountains) avec un dénivelé positif cumulé de 10000m et surtout une course qui se déroule entre 2400m et 4300m d’altitude avec une altitude moyenne de 3400m. Ma première réaction a été de penser qu’il fallait être fou pour imaginer une course de cette difficulté à ces altitudes. Deux secondes après, je n’avais plus qu’une idée en tête, tôt ou tard m’aligner au départ de cette folie. J’étais irrémédiablement infecté.
Pour mes premiers pas dans le trail et l’ultra, je me suis parfois aligné sur des coups de têtes sur des courses surdimensionnées en regard de mon niveau de l’époque et cette petite dose d’inconscience m’a fait terminer des courses qui me semblaient insurmontables quelques mois auparavant mais m’a aussi mené à quelques échecs. Là, je ne me faisais pas d’illusions, avant de tenter le diable, je devais me convaincre que j’avais une chance raisonnable de finir cette boucle diabolique. Après avoir fini des courses comme le grand raid de la Réunion ou l’UTMB, le moment me semblait venu.
1er Janvier 2005 : jour d’ouverture des inscriptions de la Hardrock 100 Miles. Toute inscription envoyée avant cette date est retournée à l’envoyeur. L’enveloppe est déjà prête depuis quelques jours, et je m’empresse d’aller la poster. Pour prétendre à une inscription définitive, il ne suffit pas de remplir un petit formulaire et de faire un chèque d’une somme rondelette. Pour les résidents américains, le pré-requis est d’avoir déjà participé et fini une course de 100 miles en montagne. Pour les non-résidents, il faut écrire un petit texte justifiant d’une expérience significative en ultra-trail et en montagne. Mon petit mot sur mes diverses courses en montagne et dans le désert ainsi que la mention de mes diverses marches en altitude suffira à convaincre le comité de sélection. La demande d’inscription implique aussi la signature d’une décharge de responsabilité qui liste de façon édifiante tous les dangers auxquels cette participation peut nous exposer. Curieusement par rapport au cas français, l’inscription n’impose pas comme pré-requis de fournir un certificat médical. De toute façon, le plus souvent, ce certificat n’est pas d’une grande utilité et, en particulier pour ces courses, ne garantit pas que le participant n’aura aucun accident de santé et les accidents cardiaques fréquents sur ces courses le prouvent bien. Finalement, je préfère ce type d’inscription qui ne demande pas de paperasse mais met clairement le participant potentiel devant ses responsabilités. J’écris ‘’potentiel’’ parce que ces pré-requis ne garantissent aucunement la participation. En effet, les autorités locales n’autorisent que 135 participants et le plus souvent, il y a pratiquement le double de demandes d’inscription. Les organisateurs procèdent donc à un tirage au sort pour désigner les heureux élus. Malheureusement pour moi, ce tirage au sort n’est pas basique avec un ticket par personne mais octroie des tickets supplémentaires aux participants des précédentes éditions. Ce système a l’avantage pour les organisateurs de sélectionner en priorité des coureurs qui ont des chances significatives de terminer et il permet aux fidèles de la course de revenir régulièrement. Par conséquent, les novices comme moi ont peu de chances d’avoir un dossard (30% selon les statistiques). Pas de coup de bol, je ne serai que 25eme sur la liste d’attente et donc, je ne traverserai pas l’atlantique en 2005.
5 Février 2006 : un an après l’échec au premier tirage au sort, le virus ne m’a bien entendu pas laissé tomber. Il m’obsède toujours et je poste ma demande d’inscription dans les premiers jours de Janvier. Début Février, je consulte avec angoisse le site Internet où doit apparaître la liste des élus mais avec aussi un peu d’espoir. Ayant perdu en 2005, j’ai en effet droit à un ticket supplémentaire et, d’après les statistiques, j’ai 50% de chances d’avoir un dossard. Hourrah, mon nom s’affiche dans les 135. Le sort m’a été favorable et maintenant, c’est à moi d’assurer.
13 Mai : après une longue montée en vélo à la station de Val-Thorens depuis Moutiers, je suis dans le début de la descente sur une bonne route. Soudain, une marmotte sur le bord de la route, probablement apeurée décide de rentrer à son terrier et traverse la route juste devant moi. Je ne peux pas l’éviter et la percussion à 50km/h me projette en vol plané avec une réception douloureuse sur la route. La marmotte ne survivra pas à l’expérience et je m’en tire comparativement mieux avec tout de même une clavicule cassée, quelques côtes fêlées ou cassées et de grosses éraflures. Heureusement, mon casque a protégé ma tête et je me relève très rapidement. Après avoir constaté que je me sors sans gros dommage de ce violent choc, ma première pensée va à la participation à la Hardrock. Sans être un spécialiste, je me doute que cette fracture ne pourra pas m’empêcher de marcher pendant plus de quelques semaines et, ayant déjà atteint un bon niveau physique, je reste persuadé que ma participation ne sera pas remise en cause. J’aurai même plus de ‘’chance’’. L’os étant cassé en plusieurs morceaux, le chirurgien décide de m’opérer pour poser une plaque de consolidation sur l’os. Je retrouve donc rapidement un usage minimal de l’épaule et je peux déjà faire quelques petites marches en montagne lors du week-end suivant. Les précautions élémentaires ne m’empêchent pas de marcher vite sur des montées raides mais je dois encore attendre quelques jours avant de courir en descente. Finalement, cet accident n’aura fait que modifier le contenu de ma préparation sans la perturber réellement.
4 Juillet : j’avais prévu de toute façon de me rendre sur le lieu de la course quelques jours avant le départ pour m’acclimater à l’altitude. Mes miles acquis pendant mes années chez Philips me permettent de bénéficier d’un voyage gratuit mais je ne savais pas qu’en Mars il est déjà difficile d’obtenir des places à ces tarifs particuliers sur des vols aux US. Conséquence, je pars le 4 Juillet, et pour un périple bien compliqué : un vol pour Montréal Canada, arrivée en fin d’après-midi heure locale, transfert vers un hôtel au centre ville où je passe la nuit,lendemain matin petite visite à pied du centre ville, transfert vers l’aéroport, attente dans les couloirs de l’aéroport où je peux voir la demi-finale du mondial contre le Portugal au fil des différentes salles d’attente, vol vers Minnéapolis en fin d’après-midi, vol vers Las-Vegas en soirée, arrivée vers minuit et transfert en taxi vers le terminal de bus Greyhound, longue attente dans la queue pour obtenir un billet réservé par Internet juste avant le départ du bus, nuit et journée en bus pour rejoindre Denver d’où je dois reprendre mon vol de retour, arrivée à Denver à 17h et transfert rapide en bus local vers l’aéroport. Ouf, ça y’est, j’ai récupéré ma voiture de location et je peux enfin rouler tranquillement sans me demander si je vais rater ma correspondance pour l’avion ou le bus suivant. Je fais tout de même une centaine de kilomètres pour monter dans les montagnes rocheuses et commencer dès cette nuit du 6 Juillet mon acclimatation à 3000m d’altitude.
7 Juillet : avant de rejoindre Silverton, lieu de départ de la course, j’ai prévu de passer deux jours à Leadville, un petit trou perdu des Rocky Mountains. Le lieu est connu des ultra-runners américain pour un 100 miles qui n’est pas vraiment ma tasse de thé : 4500m de D+ et un sommet de la course à 3900m, ça manque un peu de piquant. La région est aussi pratiquée par les randonneurs pour ses multiples sommets à plus de 14000 pieds (4200m). Pour un Français, l’altitude évoquerait plutôt une course d’alpinisme avec des montagnes pentues et enneigées. Rien de tout cela, le Colorado dans ses parties les plus basses est déjà un plateau dont l’altitude de base est d’environ 1500m et dans certaines parties des Rocky Mountains comme Leadville, les reliefs sont assez doux et, du fait du climat, même les montagnes culminants à plus de 4000m sont déneigées dès le début du mois de Juillet. La région ressemble plus aux montagnes du massif central qu’au Alpes. Mais même sans l’impression de relief, l’altitude reste là, et je sens bien évidemment la différence pour mes premiers pas de marche. J’ai décidé de commencer l’acclimatation active par l’ascension du Mt Elbert qui culmine à 4300m d’altitude avec 1400m à gravir depuis le point de départ. Les sensations, sont assez bonnes et, malgré l’altitude, je monte à un bon rythme sans m’essouffler. A peu de distance du sommet, je rencontre un randonneur dont l’allure et la démarche ressemblent plus à un coureur. Il est assez rare de rencontrer des collègues coureurs en montagne alors, nous engageons la discussion. Rapidement, nous nous découvrons un point commun, nous allons tout les deux participer à la Hardrock ! Matt, vient de Floride et a donc prévu une importante acclimatation à la montagne et à l’altitude avant la course. Lui, est loin d’être un novice avec plusieurs participations dont quatre course terminées. Je profite de la discussion pour me rancarder sur les difficultés de la course et sur les types de chemins rencontrés. En passant, j’essaie d’affiner mes espérances de temps pour cette course. Evidemment, mon premier objectif est de terminer mais j’ai aussi fait quelques projection de temps ne serait-ce que pour décider du matériel que je ferai déposer aux CP. Le paramètre altitude complique sérieusement la prévision mais au fond de moi, je pense pouvoir finir en environ 40h. Matt a déjà finit la course en 42h et je semble un peu plus à l’aise que lui dans les montées, ce qui me conforte dans mon espérance.
Mais au fait, comment suis-je arrivé à cet objectif de 40h. Mis à part l’altitude, vu la distance et le dénivelé positif, en prenant comme référence l’UTMB, je peux raisonnablement compter sur un temps de 35h. A 3000m, la pression en oxygène est abaissée de 30% et à 4000m de 40%. En comptant, sur une acclimatation et une adaptation à cette diminution de l’oxygène disponible, je table sur une baisse de mes performances globales de 20% (la baisse est moins forte dans les descentes par rapport au montées). Ce qui me mène donc plus ou moins à 40h. Autre calcul, le record de l’épreuve est à 26h40 et, sur un ultra, je peux habituellement compter sur un temps 50% supérieur au temps du premier. Ce calcul me mène aussi à 40h, cqfd.
8 Juillet : deuxième jour d’acclimatation active, j’ai cette fois prévu de monter au Mt Massive, situé juste en face du Mt Elbert. Nous avons convenu avec Matt de faire cette randonnée ensemble mais le temps est assez maussade ce matin et Matt a finalement décidé de renoncer. Personnellement, je considère que c’est l’occasion de tester le climat à ces altitudes quand le mauvais temps se déclare. La première partie de l’ascension se fait dans une atmosphère raisonnablement fraîche. Je suis même surpris de croiser pas mal de randonneurs qui reviennent du sommet. Dans la deuxième partie, ça se complique. Le froid devient plus vif et sur l’arête finale, avec le vent, la pluie puis la neige, ça devient plus compliqué. Malgré tout, c’est très supportable avec la gore-tex que j’ai choisie et je repars dans la descente, rassuré dans le cas où le mauvais temps se déclarerait pendant la course.
Dans l’après-midi, je profite d’un temps qui redevient clément pour partir en voiture visiter Aspen qui est une des quelques stations connues des montagnes rocheuses. Le contraste avec Leadville, petit bourg perdu dans la montagne, est saisissant. C’est Chamonix avec la même concentration de magasins de luxe, de riches touristes et de faux durs qui se la jouent montagnard. C’est mignon mais ça pue le fric et c’est avec joie que je regagne le col à 3600m d’altitude pour retrouver le calme de Leadville.
9 Juillet : pas de marche aujourd’hui mais une bonne trotte en voiture pour rejoindre Silverton. J’arrive juste à temps en ville pour la finale de la coupe du monde. Après inspection de plusieurs restos ou bars, je trouve enfin un bar qui a branché la télé sur la finale. Je suis le spécialiste des visionnages exotiques. En 1998, j’avais vu la France gagner la coupe dans un bar à Zermatt. Aujourd’hui, il y a de la nervosité dans l’air. Un couple d’Italo/Allemands (si, ça existe) supporte de façon bruyante l’Italie. Ca me gonfle. Heureusement pour moi, ils devront quitter le bar pour prendre le train avant le désastreux dénouement final.
Après ces émotions, je prends le temps de me balader dans les rues pittoresques de Silverton. Je ne peux plus oublier la raison pour laquelle je suis venu au fond du Colorado. Chaque magasin ou resto arbore une affichette ‘’Welcome to Hardrock runners’’. Même si je dois encore attendre quelques jours avant le départ, je me sens dans le vif du sujet. Je suis arrivé à Silverton par la grâce d’un tirage au sort et je n’en repartirai qu’après avoir embrassé le Hardrock (pierre décorée à l’effigie de la course et qu’il faut embrasser après avoir franchit la ligne d’arrivée). Bizarrement, au même moment, j’ai une petite poussée de blues. Je suis en forme, déjà bien acclimaté, alors je me verrais bien partir le lendemain au lieu d’attendre encore quatre longs jours.
10 Juillet : avant un ultra-trail, j’ai l’habitude d’observer un repos quasi-total dans la semaine qui précède la course pour faire du jus. Pour cette occasion, j’ai changé de tactique. D’une part, je suis maintenant convaincu qu’il est tout de même souhaitable de garder un petite activité pendant cette dernière semaine pour ‘’garder le rythme’’ et de toute façon, les quelques jours de voyages m’ont obligé à un repos forcé qui me permet de continuer à m’entraîner quelques jours avant le départ, sans risquer la fatigue. Enfin, je voulais faire une reconnaissance d’une partie du parcours qui me semble critique. Si vous jetez un coup d’œil au profil, vous verrez après la mi-course à Ouray une grosse montée de 1500m de D+ suivie d’une petite descente et de la montée à Handies peak à 4300m d’altitude. Au total donc, pas loin de 3000m de D+ à de hautes altitudes, tout cela à parcourir, vu mes projections de temps, de nuit. J’ai donc peur de me retrouver à la dérive dans la montée à Handies Peak. Une reconnaissance devrait me permettre d’anticiper et de préparer ce moment crucial et pourquoi pas de le dédramatiser.
Je vais donc me garer sur l’emplacement du PC de Grouse Gulch pour aller à Handies peak. Dès mes premiers pas, je croise sur la piste des coureurs qui descendent comme des dératés. Probablement des Hardrock runners en plein entraînement. Après les premiers lacets, j’aperçois d’autres coureurs qui se garent au même endroit que moi et partent dans la même ascension. Là aussi, le doute sur leur emploi du temps dans 4 jours n’est guère permis. Mais c’est bourré de coureurs cette région !!!
Frais et en pleine forme, la montée me semble raisonnablement difficile. A l’approche du premier col j’aperçois quelques marmottes, mes premières depuis mon arrivée, et surtout un cerf qui trône magnifiquement sur une petite colline. Après une petite descente dans American basin, je m’engage dans la montée finale vers Handies peak. Là aussi, ça roule pas trop mal. J’arrive au sommet après 2h d’effort depuis Grouse Gulch. La descente est aussi sans soucis et j’ai la chance d’arriver à ma voiture avant que les premiers orages de l’après-midi n’éclatent. Sauf exception, le climat de la région est désespérément prévisible. Grand beau le matin, puis les nuages arrivent, quelques orages éclatent dans l’après-midi et le soleil revient en fin de journée.
De retour à mon motel, j’analyse plus en profondeur mon entraînement du jour. D’après le roadbook, mon parcours aller/retour faisait 11 miles pour 1400m de D+ et je l’ai réalisé en 3h30 en rythme cool. C’est rassurant. Je suis plus perplexe quand j’essaie d’extrapoler par rapport à mes projections de course. Sur le rythme de cet entraînement, je suppose que je pourrais faire la section de Grouse à Sherman sur ce rythme en 4h30 (c’est une extrapolation parce que je n’ai pas reconnu la descente de Handies à Sherman). Or les projections que j’ai faites sur la base de coureurs ayant terminé la course en plus ou moins 40h donnent plutôt un temps de parcours de 6h30. La différence est de taille d’autant que je n’ai pas du tout forcé. Deux options : soit, mon niveau est proche des 10 premiers de la course mais je laisse vite tomber cette option, soit je vais vraiment mettre 6h30 dans les conditions de course et ça va être une grosse galère. Bilan de la journée : c’est bien, j’ai reconnu un partie critique du parcours mais je voulais aussi me rassurer et j’ai abouti à l’effet inverse. 6h30 … mais je ne vais plus marcher, je vais ramper !
11 Juillet : finies, les diverses reconnaissances, maintenant c’est repos pendant trois jours. Je vais juste me contenter de petites promenades touristiques de moins d’une demi-heure pour me détendre les jambes. La bonne nouvelle du jour, c’est que je me ressens à peine de ces trois séances d’acclimatation. Je suis vraiment en forme et mon état devrait être impeccable pour le jour du départ. Je profite de ce temps libre pour me balader dans la région et visiter quelques villes minières fantômes. La région regorge en effet de ressources minières qui ont été intensément exploitées par les chercheurs d’or et d’argent à partir du 19eme siècle. Ceux-ci ont créé des mines et des petites villes perchées dans la montagne, maintenant toutes abandonnées, l’exploitation minière n’étant plus assez rentable. En dehors des paysages très contrastés, bien plus alpins que dans la région de Leadville, c’est l’autre charme de la région.
12 Juillet : après une première matinée de tourisme, je commence à rentrer virtuellement dans la course vers 15h. Je passe d’abord le ‘’check-in’’ pour récupérer mon dossard et satisfaire au petit contrôle médical. A cette occasion, on me pose un bracelet sur mon poignet qui ne devra pas me quitter avant la fin de la course. Je suis tagué, tamponné et j’espère bien n’enlever ce bracelet qu’en embrassant le Hardrock. Ensuite, j’assiste au briefing de la course. C’est la version longue, très longue … Nous passons en revue avec une présentation en diapositives tout le parcours. Au total 3 heures, avec parfois des détails un peu fastidieux d’autant que les diapositives déflorent un peu le plaisir de la découverte du parcours. Heureusement, je suis tellement abreuvé d’images que j’aurai pratiquement tout oublié à la fin de la présentation. Certaines parties sont toutefois utiles parce qu’elles soulignent les endroits du parcours où le cheminement est assez complexe et donc où notre vigilance sera requise pour ne pas rater le chemin et ce d’autant plus que la philosophie générale du balisage est plutôt minimaliste.
13 Juillet : dernière journée tranquille que je meuble avec une petite reconnaissance le matin d’une petite section de la fin du parcours qui semblait complexe lors du briefing. En fait, c’est plutôt simple et je suis donc rassuré sur les autres parties complexes du parcours. Ensuite, je finalise la préparation de mes ‘’drop bags’’ qui seront emmenés à quelques points de contrôle sur le parcours. Comme je compte essentiellement sur les ravitos fournis par l’organisation, j’y mets peu de nourriture mais surtout quelques équipements surtout pour pouvoir changer deux fois de tenue. Une fois pour la première nuit et une autre fois pour la deuxième journée. J’espère que mes projections de temps seront réalistes pour que je n’accède pas à ma deuxième tenue au milieu de la journée …
Dernière formalité, le deuxième briefing, cette fois ci assez court. C’est en fait une petite présentation rapides des acteurs de cette course : organisateur, coureurs, bénévoles, … Chacun est en fait censé avoir lu le manuel de la course qui est très complet.
14 Juillet : à 5h45 du matin, je suis frais dispo dans le gymnase de l’école devant lequel est donné le départ. Tandis que je patiente tranquillement, je me fais aborder en français. Je dois avouer que je suis un peu surpris. Je n’avais pas noté dans la liste des participants la présence d’un autre français, Yves Detry. A ma décharge, les nationalités ne sont pas toujours parfaitement indiquées sur les listes. Sur les résultats finaux, la nationalité d’Yves est la Haute-Savoie … Les indépendantistes savoyards seraient satisfaits. Nous passons les dernières minutes à discuter ensemble avec Michèle Baladi, sa compagne qui a été malchanceuse au tirage au sort mais est tout de même venue et l’accompagnera sur la deuxième partie de la course.
A 6 heures, le peloton s’élance tranquillement dans une atmosphère fraîche. Au bout de quelques dizaines de mètres, nous avons droit à notre première montée. Je suis presque surpris de voir que même les premiers marchent dans cette montée modestement pentue. A n’en pas douter, même pour eux, il s’agit de se ménager et le peloton reste compact. Ensuite, un chemin en balcon va nous mener à la première difficulté du parcours. Le mot n’est pas exact, il faudrait plutôt parler de désagrément. Nous devons traverser à gué Mineral creek, une rivière. Je suis allé reconnaître le cours d’eau quelques jours avant. J’avais initialement l’intention de passer le cours d’eau avec deux sacs poubelle pour protéger mes jambes et surtout empêcher que mes chaussures et mes pieds soient mouillés. Sur place, le niveau me semblait bien haut et une corde est même installée pour aider les participants à traverser. J’ai donc renoncé à ce subterfuge. Je peste contre cette erreur en traversant. D’abord l’eau est vraiment fraîche et le niveau, finalement pas si haut, m’aurait permis de bien me protéger avec des sacs en plastique.
J’oublie vite cet épisode avec la venue de la première montée Putnam-Cataract ridge. Je monte tranquillement mais tout de même à un bon rythme. Au sommet, la vue sur les sommets aux alentours est superbe. C’est un moment de plénitude où la difficulté n’est encore qu’une vue de l’esprit. Avec maintenant deux heures de course d’écoulées, je commence à me poser une question qui vous paraîtra futile. Je me suis déjà arrêté une fois pour mes besoins naturels et je vais probablement faire bientôt un autre arrêt. Mais je n’ai encore vu personne d’autre faire ce type d’arrêt. Je commence à avoir des scrupules à faire ces pauses à quelques mètres du sentier. Les autres coureurs se cachent peut-être soigneusement dans les sous-bois. Et soudain, je m’aperçois que le coureur qui me précède de quelques mètres est en train de pisser en courant. Jamais je n’avais vu ça en trail et franchement, pour gagner quelques secondes sur au moins 30 heures, une telle optimisation me semble superflue !
La descente, puis la traversée vers le premier CP de Kamm Traverse, est assez technique. Le sentier, peu fréquenté passe parfois dans les herbes hautes et le sol est souvent très humide. Les utilisateurs de bâtons sont très minoritaires sur cette course mais ce début et la suite me confirmeront leur utilité.
J’arrive à Kamm Traverse en 39eme position après 3h15 de course et je suis en avance de quelques minutes par rapport à ma prévision la plus optimiste qui me fait finir en 37h. Je calme donc un peu le jeu dans le faux plat montant qui suit. Avec raison, parce que je me sens déjà un peu moins bien dans la montée qui suit vers Grant Swamp pass, premier passage du parcours à 4000m d’altitude. La traversée d’un torrent dans le début de la montée est surprenante. Une multitude de tronc abattus se sont accumulés au fond du torrent et le passage sur l’un deux pour traverser le torrent est délicat. Moi qui m’attendais à un parcours plutôt roulant, les chemins rencontrés jusqu’à présent sont déjà un vibrant démenti.
Bien que déjà un peu moins fringant, je gère tranquillement pour atteindre le sommet du col. Le paysage, avec un lac glaciaire d’un bleu profond est de toute beauté et propice à la prise de quelques photos. L’arrivée au col est raide et on replonge tout de suite dans une descente technique où mes bâtons me sont bien utiles. Après ce début délicat, la descente vers Chapman est raide mais plutôt roulante. J’arrive au CP en 36eme position après 5h30 de course, pile dans ma meilleure prévision.
Pris par l’ambiance nerveuse du CP, je me dépêche de manger et de refaire de l’eau. Je repars même sur dix mètres avant de m’apercevoir que j’ai oublié mes bâtons. On se calme, je ne suis pas à quelques minutes près.
Depuis le sommet de Grant Swamp, Oscar’s pass, le col suivant, est visible. Pour y accéder, une montée en lacets parfois très raide et 800m de D+ pour arriver encore une fois à environ 4000m d’altitude. Avec la chaleur qui commence à monter, je ne suis pas au mieux mais je parviens tout de même à m’accrocher au rythme général et, curieusement, je me sens de mieux en mieux au fil de la montée.
Dans la descente qui suit vers Telluride, j’essaie d’adopter une course décontractée pour récupérer au mieux. Pour l’instant, la course se déroule bien mais je n’ai encore fait que 2800m de dénivelé positif et j’ai la sensation d’avoir déjà bien entamé mes ressources. Encore une fois, la montée qui suit le CP de Telluride est visible depuis la descente et la vision n’est pas franchement rassurante d’autant qu’il faut cette fois enquiller 1300m de D+. A l’approche de Telluride, je me réjouis en croisant quelques touristes randonneurs qui sont l’annonce d’une ville très proche.
J’arrive au CP (je devrais dire ‘’aid station’’ en langage local) en 34eme position après 8h42 de course et à 12 mns de ma prévision la plus optimiste. Je suis maintenant plus proche d’un tableau de marche qui me fait arriver en 40h. Le spectacle au CP est assez fascinant. C’est le premier CP où les assistances ont un accès facile. De nombreux coureurs ont une assistance de 3 / 4 personnes voir plus et c’est un ravitaillement digne en efficacité d’un stand de F1 qui les attend. Fauteuil de camping pour le confort, changement de chaussettes en guise de changement de pneus, ravitaillement apporté fissa-fissa. Moi qui suis un coureur solitaire, je n’ai pas à me plaindre, les bénévoles m’ont pris en charge et on m’apporte tout ce dont j’ai besoin tout en me remplissant mon réservoir d’eau.
15 minutes plus tard, je suis reparti vers de nouvelles aventures : la montée vers Mendota saddle puis Virginius pass qui suit de très près. Dés les premières dizaines de mètres de l’ascension, je ne me sens pas dans mon assiette. J’ai un peu mal au ventre, probablement trop de fruits, en particulier des pastèques, mais avec la chaleur j’ai apprécié leur fraîcheur. En dehors de ça, je n’ai tout simplement pas beaucoup de puissance disponible pour faire avancer la machine. Je me traîne et je redoute déjà cette très longue montée. Je croise un couple de randonneurs qui me demandent ma destination. Ouray, je réponds. On me répond que ce n’est pas le bon chemin pour y aller ! Merde, j’aurai raté un embranchement, c’est le bouquet. Un moment désespéré, je m’assieds pour regarder la carte. Je ne suis effectivement pas sur le chemin le plus court pour aller à Ouray, mais le parcours fait quelques digressions montagnardes pour s’y rendre. Rien de bien surprenant. Donc, au moins sur ce point, tout va bien et je vais en avoir la confirmation quand d’autres coureurs vont bientôt me rattraper. Car je suis vraiment lent, très lent. Avec mon expérience des coups de bambou, j’arrive à continuer à marcher sans m’arrêter mais je dois vraiment me faire violence. J’ai négocié dans ma tête un arrêt au bout d’une heure d’ascension. Je sais que si je commence à m’arrêter maintenant, l’ascension deviendra interminable. Il faut donc tenir et j’y parviens. Ca ne m’empêche pas de gamberger. A aucun moment, je n’envisage l’abandon mais je suis encore loin de la mi-course et la perspective de faire toutes les montées dans ces conditions voir pire m’inquiète. J’ai l’impression d’avoir devant moi à faire la distance Paris-Marseille avec une trottinette. Je commence aussi à consulter les barrières horaires. A Telluride, j’avais 5 heures d’avance sur la barrière, ce qui est confortable. J’arrive même à me réconforter en pensant que si je parviens à maintenir le rythme de quelqu’un qui est proche de la barrière horaire, je devrais arriver en 43h. Le calcul n’est pas vraiment exact parce que les coureurs finissant proches de la barrière, à ce stade de la course, ont tous 2/3 heures d’avance sur la barrière mais l’argument, même plus ou moins fallacieux, me réconforte et je maintiens mon rythme avec ce chiffre de 43h en tête. Mon moral remonte même en flèche quand j’aperçois un coureur que je suis en train de rattraper. Je ne suis pas le seul à galérer dans ce mur. Quand je le rejoins et on se réconforte mutuellement en faisant une petite pause, celle que j’avais réussi à repousser.
La procession continue, j’entends mon compagnon d’infortune échanger quelques mots avec un coureur qui nous dépasse. ‘’C’est vraiment trop dur, je crois que je vais revenir plutôt sur la Wasatch (un 100 miles un peu moins difficile dans l’Utah) ou à des courses de 50 miles’’. Parole de coureur en difficulté. N’y attachez pas trop d’importance. Il finira très heureux de cette course en un peu plus de 37h …
Au fil de la montée en altitude, ma vitesse diminue encore mais nous sortons de la forêt et la vision d’autres coureurs plus rapides que moi mais néanmoins souffrant aussi me réconforte. Tant bien que mal, je parviens à Mendota saddle après 2h30 de montée pour 1100m de D+. Il est vrai que j’ai fait deux pauses dans cette montée mais ça n’explique pas ce rythme de tortue. Peu importe, sur le moment je suis soulagé mais je ne réalise pas bien qu’il reste encore 200m de D+ pour arriver au sommet réel, Virginus pass. Au début le sentier part en traversée relativement peu pentue mais rapidement, le calvaire reprend avec la pente qui s’accentue. Pour compléter le tableau, comme chaque jour à cette heure, un orage est en train de se déclarer. J’aimerai basculer avant qu’il n’éclate mais je fais avec mes capacités qui sont bien faibles. Mon moral est au plus bas, j’imagine encore les montées restantes dans ce conditions et je ne peux pas m’empêcher de faire deux pauses. Lors de la deuxième je vois arriver Yves qui est fringuant et me propose en anglais de boire à sa bouteille de Coca. Il ne m’a pas reconnu et je lui réponds merci en français. Je sens tout de suite que cet apport de sucre hyper concentré me fait du bien. Yves, encore merci, tu as été mon Saint Bernard à cette occasion. Sentant un peu de mes forces revenir, j’arrive à Virginius pass où trône le CP le plus acrobatique de la course à 4000m d’altitude dans une petite brèche. Quel soulagement !! J’y arrive en 48eme position (14 coureurs m’ont dépassé dans la montée …) après 11h57 de course. Pas de référence de barrière horaire à ce col mais je suis plus ou moins sur les bases de 43h. Je prends le temps de m’alimenter : soupe, coca, … Les bénévoles sont formidables dans ces conditions difficiles d’autant qu’un peu de grêle commence à tomber. Avec le froid, mieux vaut ne pas s’attarder et je pars vite dans la descente technique qui suit. Les sensations sont meilleures. Avec la difficulté de la descente et l’aide de mes bâtons, je commence même à reprendre quelques coureurs. Peu avant le CP de Governor, je retrouve Yves. On discute mais il fait un petit stop pour enlever ses chaussures avant le passage d’un gué. Déjà partiellement mouillé avec la petite pluie qui tombe, je décide de passer le gué en force.
Je ne suis pas sur d’avoir pleinement récupéré de ce gros passage à vide mais je me sens en tout cas beaucoup mieux. Je viens de repartir de Governor en 41eme position avec un peu moins de 6h d’avance sur la barrière horaire. Le moral est remonté en flèche et je trottine sans problème sur la longue descente de 13kms sur une piste carrossable qui nous mène à Ouray. Quelques kilomètres avant Ouray, Yves me rattrape. Il semble à son aise sur cette descente en faux plat qu’il redoutait. A l’approche du CP d’Ouray, le parcours nous fait croiser pendant 200m le chemin des coureurs qui repartent. Je croise deux figures connues et mesure le temps perdu dans cette montée à Virginius.
J’arrive au CP d’Ouray à 20h30 en 47eme position avec 6h45 d’avance sur la barrière qui se transformeront en 6h15 quand je repartirai ½ heure plus tard. C’est une ville importante avec une possibilité d’assistance complète. Autre point important du règlement, il est possible à partir de ce CP de se faire accompagner par un ‘’pacer’’, qui est simplement un accompagnateur qui marche avec vous mais n’a pas le droit de porter des affaires pour vous. C’est essentiellement une aide morale et une meilleure garantie de sécurité avec la nuit qui arrive. Les pacers peuvent aussi avoir un intérêt personnel à cet accompagnement, ce rôle pouvant leur permettre d’acquérir des points en vue de la sélection à l’inscription. Par conséquent, quelques pacers sont là sans coureurs attitré. Un bénévole me propose un volontaire. Je ne suis pas forcément rassuré d’aborder seul cette nuit avec de grosses difficultés, surtout si je retrouve ma forme pitoyable de la montée à Virginius pass alors j’accepte bien volontiers. Mais finalement, mon pacer potentiel optera plus tard pour au autre coureur. Je n’ai pas bien compris la raison de son changement d’avis. Comme j’ai précisé que j’en avais surtout besoin pour la nuit, il a peut-être redouté que je le laisse tomber plus tard.
Avant de me lancer dans le morceau de choix de la course, je prends le temps de changer tranquillement de tenue et surtout de bien me ravitailler. Yves, rapidement prêt, part devant avec Michèle qui va le ‘’pacer’’ jusqu’à l’arrivée. Il me dit à bientôt mais je doute fort de parvenir à le rattraper plus tard sur le parcours.
Je repars du CP vers 21h, alors que la nuit commence à tomber, sur un rythme très prudent. Je suis à l’écoute des réactions de mon corps comme je l’ai rarement été. J’attends avec impatience de voir quelle est maintenant la cylindrée de mon moteur. Avec le début en faux plat, je ne peux guère me faire une idée. A la sortie, d’Ouray, la pente se relève de nouveau. Je marche tranquillement et sans difficulté, les premiers indices sont plutôt encourageants. Parallèlement, je suis très vigilant sur le balisage, les traceurs ayant beaucoup insisté sur ce passage lors du briefing long. Sur le large chemin, j’aperçois devant moi un corps d’animal couché. Je redoute un instant de tomber sur un représentant de la race canine que je n’apprécie guère. Erreur, c’est en fait le corps d’un chevreuil mort. Rencontre peu ragoûtante pour débuter cette nuit.
Après un petit replat, le tracé emprunte quelques petits raidillons qui pourraient s’avérer pénibles pour un coureur qui ne serait pas au mieux. Ca passe comme dans du beurre !! Cette fois, c’est bien confirmé, j’ai retrouvé de très bonnes jambes, même si je n’essaie pas par prudence de trop pousser la machine. Deuxième indice qui conforte cette impression, je me remets à dépasser des coureurs. Je me sens tellement bien que je n’éprouve même pas l’envie de prendre mon lecteur MP3 pour distraire mon esprit avec de la musique. Au fil de la longue montée vers Engineer pass, je passe d’un état de joie d’avoir retrouvé mes capacités à une euphorie que je n’ai jamais autant éprouvée de nuit sur ce type de course. Sans exagération, je nage dans le bonheur tant je redoutais une nouvelle galère. Je ne vois pas le temps passer au fil des quelques dépassements et je finis par rattraper Yves et Michèle. Ils font un petit arrêt pour enlever leurs chaussures pour une traversée de gué et je fonce tel le bœuf, même si je dois me mouiller un peu les pieds.
J’arrive à Engineer, remonté comme une pendule, à 0h23 en 40eme position. Un peu de soupe, du café et du coca, et je suis vite reparti vers Engineer pass qui marque la fin de cette longue ascension de 1500m de D+. Un peu plus de 4h pour cette section mais avec beaucoup de faux plats et de petites descentes, c’est honorable.
Au sommet, nous basculons pour la descente sur une piste carrossable. Pendant quelques minutes, je n’aperçois plus aucune frontale devant moi. J’ai un petit doute que je et je sort ma carte pour confirmer que je suis bien dans la bonne direction. C’est vrai que le balisage est parfois minimal quand le sentier est clairement dessiné mais on trouve toujours son chemin sans difficulté et je n’ai eu qu’un ou deux doutes pendant toute la course.
La descente jusqu’à Grouse Gulch est facile sur cette piste carrossable et je continue à dépasser quelques concurrents en trottinant facilement dont l’ami qui désespérait comme moi dans la montée à Virginius mais qui a aussi retrouvé la pêche.
Grouse Aid Station, arrivé 34eme à 2h30 du matin. Quand je repars, j’ai presque 8h d’avance sur la barrière horaire et je suis bien sur ces bases de 40h d’après mes projections. Jusqu’à Handies peak, je suis en territoire connu. La forme est toujours bonne et je goûte pleinement cette ascension vers le sommet de la course. Il faut d’abord atteindre American-Grouse pass puis, après une petite descente, s’attaquer à la montée finale vers le sommet à 4300m. Il est possible que certains de mes lecteurs en lisant ce chiffre se disent que j’ai raconté des bobards sur le sommet de cette course. C’est vraiq eu j’avais parlé de 4500m mais c’était involontaire et c’est un peu à la va-vite que j’avais initialement calculé l’altitude du sommet en mètres. Ne m’en veuillez pas pour cette erreur de 200m. Dans le feu de l’action, je n’ai franchement pas le goût de pinailler sur ces 200m. Même si je suis toujours en bonne forme et si j’arrive à grappiller de la distance sur les lampes frontales qui me précèdent, la dernière demi-heure d’ascension au dessus de 4000m n’est pas une sinécure. Je suis loin de la facilité que j’éprouvais lors de la reconnaissance mais je parviens tout de même à mes fins. Depuis Grouse, j’ai mis 3h, à comparer avec les 2h de la reco, la différence est nette mais ce n’était tout de même pas l’infernale procession tant redoutée.
Au sommet, je suis accueillit par le soleil qui se lève et par de nombreux randonneurs venus admirer ce lever de soleil au sommet d’un 14000 pieds. Certains ont même couché sous la tente au sommet. Dans le début de la descente, je dois trottiner au ralenti pour retrouver mes esprits, mais je retrouve rapidement du jus pour courir à un bon rythme. Je dépasse même encore quelques coureurs et je suis convaincu que les bâtons sont essentiels pour me permettre de continuer à faire ces descentes sur ce rythme après presque 7000m de D-. Après cette descente raide, il reste presque 10kms de descente en pente douce jusqu’au prochain CP de Sherman. J’y suis moins à mon affaire. Aucun problème, je gère et je marche quand la piste redevient plate. Même si je sens que la forme de la nuit commence à me quitter, je sais maintenant que, sauf blessure, je parviendrai à finir la course et probablement dans un temps proche de mon objectif.
A Sherman, avec le ravitaillement et le changement de tenue, j’ai justement le temps de faire le point. J’ai rallié ce point après 25h48 en 25eme position, l’effet de coureurs dépassés et de quelques abandons. Un petit coup d’œil à mon plan de marche m’indique que j’ai 8h30 d’avance sur la barrière et que je suis sur les bases de 38h30. J’ai parcouru 115kms et gravi 7200m de D+, à peu près les chiffres de la Fortiche de Maurienne, course que j’ai du abandonner et dont le temps limite est de 32h. De quoi mesurer mes progrès depuis cet abandon. Il me reste tout de même plus de 50kms et 2800m de D+, donc un gros morceau et je sens déjà que je ne vais pas l’avaler en deux temps, trois mouvements. Même diminué, je me dis que je peux éventuellement faire cette portion en 12h et donc arriver vers 20h ce soir. Encore une bonne journée de marche en perspective…
15 Juillet : je sais ce n’est pas l’heure officielle du changement de date mais à 8h du matin, en partant de Sherman après un jour et une nuit de course, j’avais la sensation de rentrer réellement dans cette deuxième journée. Rapidement, les sensations mitigées que j’avais lors du ravitaillement se confirment. Sans être à la rue, j’ai perdu ma superbe de la nuit. Malgré mon équipement de jour, je n’apprécie pas non plus le fait que la température remonte rapidement. J’adopte un rythme de sénateur adapté à mes capacités sans pour autant souffrir. A l’approche du col, deux heures plus tard, je commence à voir revenir des coureurs dépassés dans la descente de Handies. Logique. L’approche de ce col est pénible. Le coin est particulièrement marécageux et il faut souvent mettre les pieds dans l’eau. La plante de mes pieds commence à apprécier moyennement le traitement combiné des chocs et frottements contre la semelle avec l’humidité quasi-permanente. Conséquence, les descentes commencent à être douloureusespour mes pieds et j’ai du mal à accrocher le wagon en me faisant dépasser. Pourtant, la compagnie est sympathique et ce d’autant qu’à chaque dépassement dans un sens ou dans un autre, les encouragements fusent. Le ‘’Good job’’ est de rigueur.
Pole creek Aid Station, 30h de course, 27eme et je suis sur une base de moins de 39h. Sentiment mitigé d’être d’une part proche de l’arrivée en regard du chemin déjà parcouru mais encore si loin avec les 8/9h de course qu’il me reste. J’essaie de me focaliser sur le chemin à parcourir pour atteindre le CP suivant sans penser à la totalité. Le moral est moyen même si je suis convaincu que je vais réaliser mon objectif, finir en moins de 40h. Alors, quand d’autres coureurs accompagnés de leur pacer me dépassent sur le chemin de Maggie gulch, je n’ai pas le courage de me faire mal pour suivre le rythme. Sur le moment, ça me semble presque futile. Plus tard, après mon arrivée, je le regretterai. Ces coureurs finiront pour la plupart en moins de 38h, temps dont j’aurai rêvé avant le départ. Pour l’instant, je me soucie peu des minutes qui passent et j’essaie de rejoindre Maggie Gulch avant de recevoir la grosse saucée. L’après-midi s’annonce et avec lui son cortège d’orages. Pour l’instant la situation n’est pas catastrophique, mais un nuage pas plus large qu’une centaine de mètres a décidé de stationner pile au dessus de moi et de déverser une bonne pluie bien fraîche. J’essaie de presser le pas en espérant sortir de cette minuscule zone de pluie,mais cet enfoiré de nuage se déplace à la même vitesse et dans la même direction. J’ai le sentiment d’être dans un gag grossier de dessin animé.
J’arrive tout de même à rejoindre Maggie Gulch sans me prendre trop d’eau sur le paletot. Mais les menaces sont maintenant plus sérieuses. Après m’être restauré, je me demande si il est opportun de repartir alors qu’une grosse pluie s’annonce. Un autre concurrent me lance : tu pars maintenant ou tu ne pars pas avant longtemps. Sage réflexion, 10 secondes après je suis en route vers Buffalo boy ridge. Bien évidemment, la pluie se met à tomber mais c’est supportable et vu la raideur de la pente j’oublie rapidement le désagrément. Jusqu’à présent, le parcours était en général tracé sur des sentiers plutôt clairement identifiés dans la montagne. Là, pas de trace de sentier, le tracé nous envoie, droit dans le pentu, vers le sommet de l’arête. J’apprécie moyennement et pour une fois, j’aurai apprécié quelques lacets. Je fais avec mais toujours bien lentement. L’arête passée, une courte descente nous mène à un col où passe une bonne piste. Pendant quelques minutes, moyennement lucide, je crois être arrivé au CP de Cunningham. J’en suis en fait bien loin et je dois sortir la carte pour réaliser que je suis à Stony pass et que je dois encore faire une petite montée et une longue descente jusqu’à Cunningham, dernier CP avant l’arrivée.
Cunningham Aid station, je suis 32eme en 34h50. J’ai 9 heures d’avance sur la barrière horaire. Je devrais donc raisonnablement arriver en 39h vers 21h, donc juste avant la tombée de la nuit. Même si j’en ai plein les pattes, le moral est bon, ça sent l’écurie. Après dix minutes de pause ravito, je repars avec l’intention de donner mon maximum dans cette dernière montée. L’orage est passé et avec le soleil, la chaleur est revenue. L’organisation a prévu un petit rafraîchissement avant la montée, une petite traversée de gué. Plouf, et mes pieds sont de nouveau mouillés. Je fais de mon mieux en restant dans le rythme des 3 coureurs qui sont proches de moi mais la performance est modeste … Je monte poussivement à 500m/h. A l’approche du col et de ses 4000m d’altitude, je dois même ralentir et je suis soulagé en parvenant au sommet. Plus qu’une descente et une partie plate jusqu’à Silverton. Incorrigible optimiste, j’oublie qu’il reste tout de même un peu plus de 10 kms. La descente jusqu’à la vallée est plutôt facile sur un bon sentier et sur une piste mais j’ai les plantes des pieds en feu et le moindre caillou sur le chemin me fait mal alors j’ai beaucoup de mal à me motiver pour trottiner. Je dépasse un coureur qui n’est pas au mieux. Avec un genou visiblement douloureux, il boite bien bas mais il a heureusement une charmante accompagnatrice et il est bien entendu hors de question d’abandonner si proche de l’arrivée. A la fin de cette laborieuse descente, il reste encore presque cinq kilomètres d’un sentier en bord de vallée. Il est 20h30 et j’espère toujours arriver avant que la nuit ne tombe. Mais cette portion est réellement une grosse galère. C’est long, fastidieux, on n’en voit jamais la fin et c’est très boueux voir gorgé d’eau. Il faut même se taper quelques derniers petits raidillons. Vers 21h, je dois me résoudre à ressortir ma frontale en pestant vertement. J’en ai très largement marre et je ne vois toujours pas les maisons de Silverton.
Enfin, la nuit tombe, et je sors de la forêt pour entrer dans la ville. Je vois arriver derrière moi deux frontales à bonne allure. C’est Yves et Michèle. Le destin a décidé que les deux français devaient finir cette course ensemble. Ils m’entraînent dans leur course effrénée vers la ligne d’arrivée dans les rues de Silverton et nous embrassons ensemble le Hardrock à 21h21 en 31eme position, sous les yeux de Dale Garland, le sympathique directeur de course. Je suis soulagé d’être arrivé et finalement pas trop épuisé de cette boucle de folie. J’ai réalisé mon rêve, participer à cette course mythique et aussi mon objectif de finir en moins de 40h.
Le lendemain, nous assistons à la remise des prix. L’ambiance est conviviale et familiale. C’est le moment de remercier très fort tous ceux, organisateurs et bénévoles qui été formidables. Un diplôme est remis à chaque finisher avec une ovation. C’est l’occasion de mettre un visage sur les vedettes qui terminent premiers. Karl Meltzer, le multi-récidiviste de la victoire sur la Hardrock qui finit cette course en 27h07 et Betsy Kalmeyer, la première féminine en 31h53qui termine 3eme au scratch. Un autre coureur a aussi eu droit à une ovation spéciale. Peter Bakwin a eu l’idée saugrenue de faire la boucle dans les deux sens. Il a donc quitté Silverton deux jours avant le départ pour faire le parcours en sens inverse en moinsde 48h, est arrivé après une quarantaine d’heures, s’est royalement octroyé quelques heures de sommeil puis a pris le départ de la course officielle pour finir en 42h50. Et enfin, un dernier coup de chapeau au dernier finisher, John de Walt en 47h49 qui est âgé de 70 ans.
Au fait, qu’en est-il de ce virus que j’avais contracté ? En suis-je guéri ? Non, ce serait trop simple. Méfiez vous, car il a pris une nouvelle forme aussi invasive. Oui, cher lecteur qui vient de terminer ce texte. Sans y prendre garde, tu es peut-être déjà contaminé et dans quelque temps te prendra l’envie de te lancer aussi dans l’aventure. Méfie toi aussi de mon contact. Insidieusement, au fil de la discussion, je risque de renforcer la contamination et je ne serai pas mécontent dans quelques années de reprendre un vol transatlantique avec d’autres coureurs pour participer à cette course diabolique mais au combien enivrante.
Quelques données techniques pour finir:
Le profil :

Le relevé Polar
(j’ai retiré le capteur cardiaque qui m’irritait à Ouray) :

et mon tableau de projections en temps :
|
CP |
Kamm Tr |
Chapman |
Telluride |
Virginius |
Governor |
Ouray |
Engineer |
Grouse |
Sherman |
Pole Cr |
Maggie |
C'ingham |
Silverton |
|
km |
18,4 |
29,6 |
44,5 |
52,5 |
57,6 |
70,2 |
82,9 |
93,3 |
114,7 |
129,3 |
136,2 |
146 |
161 |
|
D+ |
1220 |
735 |
927 |
1317 |
0 |
0 |
1370 |
366 |
1256 |
963 |
402 |
510 |
831 |
|
Cum D+ |
1220 |
1955 |
2882 |
4199 |
4199 |
4199 |
5569 |
5935 |
7191 |
8154 |
8556 |
9066 |
9897 |
|
37h |
09:20 |
11:30 |
14:30 |
16:50 |
17:40 |
19:20 |
22:40 |
01:00 |
07:30 |
11:00 |
13:00 |
15:45 |
19:00 |
|
40h |
09:30 |
11:40 |
14:50 |
17:10 |
18:00 |
19:50 |
23:15 |
01:50 |
08:30 |
12:30 |
14:30 |
18:15 |
22:00 |
|
45h |
09:45 |
12:00 |
15:45 |
18:45 |
19:30 |
21:30 |
02:00 |
05:00 |
12:00 |
16:00 |
18:15 |
21:45 |
03:00 |
|
Cut-off |
12:45 |
16:00 |
20:00 |
|
00:30 |
03:15 |
|
10:30 |
16:30 |
|
|
02:00 |
06:00 |