Récit de ma participation à l’Himal Race en Novembre 2007
Etienne Fert
Prologue
Au
milieu d’une des étapes les plus longues de ce périple, au détour d’un sentier,
un Népalais m’aborde pour échanger quelques mots. C’est inhabituel. En dehors
du Namasté (Bonjour) d’usage, il est bien difficile
d’échanger autre chose que des sourires avec les Népalais croisés sur le
chemin. Nos niveaux en népalais pour moi et anglais pour eux sont assez
comparables, c'est-à-dire très faibles. Mais la personne qui m’aborde est suffisamment
compétente en anglais, probablement un instituteur de la vallée, pour parler
quelques instants. Sa première question est simple : pourquoi courrez vous
comme ça ? Je ne suis pas vraiment en train de courir quand je le croise,
la montée même douce est régulière et vu la durée de l’étape j’économise mes
forces, mais c’est surtout la longueur de l’étape qui, même pour un népalais
habitué de la marche en montagne, semble irréelle : autour de 45km et
2600m de dénivelé positif. Revenons à la question qui m’est posée et sur
laquelle je sèche lamentablement. Il est de coutume de se gausser du niveau
intellectuel des réponses aux interviews des sportifs juste après une épreuve
mais il faut bien avouer que l’effort physique n’est guère propice à la réflexion
intellectuelle ou philosophique. En dehors de cette excuse, je dois avouer que
je suis à court d’inspiration pour expliquer à ce sympathique népalais
l’intérêt de cette course dans les montagnes népalaises. Bien sur le plaisir de
marcher dans ces montagnes népalaises vient en premier, mais un trek classique
procure le même plaisir. Autre motivation, l’envie de se dépasser, de se faire
plaisir sportivement et de participer à une compétition, ce qui permet en
passant de faire 4 ou 5 treks classiques dans le temps d’un seul. Mais comment
expliquer que l’on est volontairement venu de très loin dans ces montagnes pour
se dépasser physiquement à un népalais qui doit lui marcher tout les jours non pas
pour son plaisir mais simplement pour survivre dans ces montagnes qui sont
superbes mais où la vie est difficile et doit se mériter tous les jours par de
gros efforts. Pour ces montagnards, une journée sans marcher, c’est une journée
de vacances et moi, je suis venu pendant mes vacances pour marcher. J’essaie d’expliquer
et après quelques phrases j’abandonne. L’objet de ce récit est de raconter ce
périple à travers ses joies, ses difficultés , ses
émotions diverses mais aussi d’essayer d’expliquer le dénouement final J’aurais
aimé prendre le temps après cette course de retrouver ce népalais pour qu’il
puisse le lire et peut-être aurait-il alors la réponse à sa question :
mais pourquoi courrez vous comme ça ?
Retour
6 mois en arrière, je participe à l’AMT 2007, c’est
la dernière étape, après m’être perdu avec quelques autres coureurs dans la
dernière descente pendant près de deux heures, je termine péniblement la
dernière descente et le chemin étant maintenant parfaitement tracé vers
l’arrivée, mon esprit vagabonde et je m’inquiète. Après 10 jours de course, j’ai la sensation qui se
confirmera dans les jours suivants d’être très fatigué et j’appréhende de
repartir six mois plus tard sur une course qui comportera 23 jours de course au
même rythme. J’aime le dépassement physique mais je ne veux pas non plus me
mettre dans un état physique si mauvais que je ne pourrai plus apprécier les
charmes de la balade. Pendant quelques instants, dans cette descente, après la
galère de deux heures dans les fourrés pour retrouver le chemin et maintenant
sérieusement atteint physiquement, j’envisage sérieusement de renoncer à cette Himal Race qui est pourtant un de mes rêves de coureur des
montagnes. Sagement, je me laisse quelques jours pour laisser décanter mes
émotions, et revenu en France, je maintiens mon inscription. Toujours l’appel
de la montagne et l’envie de repousser mes limites et puis, je compte sur une
meilleure préparation pour réussir sur l’Himal Race. Le
timing d’une épreuve au printemps n’est jamais bon pour moi. Pas facile de s’entraîner
de façon adéquate à la course en montagne au milieu de l’hiver et j’ai toujours
la fâcheuse tendance à prendre un peu de poids pendant l’hiver. Les beaux jours
revenus en France, je reprends ma préparation avec bien sur beaucoup de randos dans les montagnes mais aussi du vélo pour ménager
les articulations. Depuis que j’habite en montagne, j’ai perdu l’habitude de
comptabiliser mes kilomètres d’entraînement. En revanche, je fais le décompte
de mes dénivelés positifs et le compteur affiche un total de 160kms, rando et vélo compris avant de partir vers le Népal. En
dehors des chiffres, les sensations sont très bonnes en particulier en
altitude. Une semaine avant le départ, je fais encore deux randos
dans le Queyras essentiellement entre 2000m et 3200m et je ne ressens pas du
tout les effets de l’altitude.
La
confiance est tout de même modérée. Comment être confiant devant l’énormité du
challenge : 23 jours de course, 800km et 45000m de D+ … Non, je suis
simplement heureux d’avoir pu faire la préparation dont je rêvais. Si ça ne
passe pas, je n’aurai vraiment rien à me reprocher sur ce point.
Katmandou
Avant
le départ, nous enchaînons à Katmandou check santé, check matos, briefing, … Au
check santé, je suis de nouveau dans le peloton de tête pour ce qui est du taux
de masse graisseuse. Avec l’entraînement estival j’ai pourtant perdu quelques
kilos, mais j’ai encore de la marge … qui ne sera pas forcément inutile parce
qu’avec les efforts importants et journaliers, quelques kilos vont disparaître.
Après le check du matos obligatoire, en préparant le sac de course et les sacs ravitos qui seront déposés sur le parcours, je m’aperçois
que j’ai perdu un de mes deux dossards en tissu orange. Rien, de grave, je ne
risque pas la disqualification ou une pénalité pour absence d’un des deux
dossard, mais avec la nervosité qui est inhérente au départ imminent, cette perte inexplicable
m’exaspère. Je ne sais pas encore que ma tendance à l’étourderie fera quelques
rechutes plus tard sur le parcours. Pendant le briefing, Jérôme Eddou, le responsable de l’agence Base Camp Trek qui fait
la logistique de la course nous fait un petit discours. Il insiste en
particulier sur la solidarité qui doit nous conduire à ce qu’un maximum de
coureurs arrive au terme de la course. Là, je note, disons, une petite
différence avec le discours de Bruno dans ses mails d’avant course (véritable
âme de ces courses, il n’est pas présent sur cette édition). Bruno insistait
sur le fait que les coureurs qui ne pourraient pas suivre le rythme et qui par
exemple ne rejoindraient pas l’arrivée lors d’une étape devraient se gérer
eux-mêmes et que le planning de la course ne changerait pas pour les attendre.
Or Jérôme laisse entendre des différences sur ce point. Je comprend la
différence des points de vue entre Bruno, qui est organisateur d’une course et
Jérôme qui lui souhaite, comme organisateur de trekking, que le groupe garde un
maximum de cohérence. Après tout, cette différence de vision n’est pas non plus
un gouffre et l’avenir dira comment la direction de course gèrera la situation si
des coureurs ont des difficultés à rejoindre l’arrivée d’une étape. Autre point
important du briefing, la météo. Aux dernières nouvelles, la neige est
particulièrement présente sur les cols d’altitude et donc nous risquons de
rencontrer de sérieuses difficultés sur certains cols à plus de 5000m. Le Dolpo, région normalement sèche et protégée des intempéries
par le massif du Daulaghiri est très enneigé et un
guide français a du récemment renoncer à passer par Hidden
valey, qui est un des objectifs du passage au Dolpo, en raison de la neige. Pas très encourageant cette
histoire, mais encore une fois, nous avons le temps de voir d’autant que ces
cols sont situés sur le dernier tiers du parcours et d’ici là, la neige peut
avoir au moins en partie fondu.
Katmandou(Bodnath)-Chipling
Pour
cette deuxième édition de l’Himal Race, le départ est
donné de Katmandou, ce qui évite un transfert en bus parfois pénible (cf récit AMT 2007), et donne un côté symbolique à cette
ballade et ce d’autant que le départ est donné d’un des lieux les plus visités
de l’agglomération, la stupa de Bodnath, un immense
et superbe monument bouddhiste entouré de quelques jolis monastères. L’un d’eux
nous accueille pour une bénédiction donnée par les moines. Un petit moment de
recueillement avant de lâcher les fauves. A chacun de nous, le moine donne un fil
rouge avec un nœud dans lequel sont censés être piégés les voeux que le moine a
fait pour nous. Naturellement peu sensibles à ces croyances, j’attache tout de
même le fil autour de mon cou avec l’intention de ne pas le quitter jusqu’à
l’arrivée. Qui sait, après tout il ne faut négliger aucune aide même si elle
est hypothétique et tient probablement plus de l’autosuggestion.
Tôt
le matin, le départ est donc donné avec une course neutralisée dans les
premiers kilomètres derrière une moto le temps de quitter les zones urbaines de
Katmandou. Nous traversons le Nord-Est de la ville en
peloton étiré. Il faut être honnête, on ne peut pas dire que notre passage à
petite foulée fasse vibrer les foules. Les spectateurs involontaires hésitent
entre l’effarement et l’indifférence. Comme mentionné plus haut, ils ont
d’autres chats à fouetter. Malgré la pollution ambiante, le plaisir est réel de
traverser cette ville de façon si inhabituelles avant
de rejoindre les espaces sous-peuplés des montagnes. Notre direction est le
nord pour rejoindre le premier massif de ce périple, le Langtang.
Je
prends tranquillement mon rythme en milieu de peloton et je constate que mon
choix de sac est satisfaisant. Par rapport à l’AMT,
j’ai choisi un sac un poil plus volumineux et lourd mais qui est bien plus
confortable dans le dos. L’idée est aussi d’avoir de la marge en volume quand
il faudra partir en autonomie dans le Dolpo avec
tente, réchaud et ravitaillement.
Après
une petite heure, nous arrivons au terminus de la route goudronnée à Sundarijal. Il était prévu un regroupement des coureurs
pour le départ réel mais Jérôme qui menait sur sa moto a finalement laissé les
premiers partir. Rien de bien grave, ce n’est pas ces quelques minutes de
différence au départ qui vont changer la face de la course. Les choses
sérieuses commencent : une montée raide (on appelle ça aussi un mur) avec
beaucoup de marches qui, après 1000m de D+, doivent nous mener à notre premier
col à 2400m d’altitude. Sans forcer, je lâche tout de même un peu les chevaux
pour voir comment sont les sensations et elles sont bonnes. Malgré les 10kg du
sac avec le plein d’eau, je monte allégrement en compagnie de Jean-Marc.
Christophe et Corinne sont en vue ce qui est plutôt rassurant à priori puisque
je n’espère guère rivaliser avec eux au général. Je me remémore le premier jour
de l’AMT au printemps où j’avais l’impression d’avoir
un boulet dans le dos et surtout avec des sensations en montée poussives. Au
fil de la montée à un rythme régulier de 900m/h, nous rattrapons quelques
coureurs partis plus vite. Nous devons pointer entre la 10eme et la 15eme
place. Vu le plateau présent sur la course, je pense pouvoir viser une quinzième
place et peut-être avec un miracle me rapprocher de la 10eme, donc je suis clairement
dans le vert. Mais le classement est accessoire pour l’instant, l’objectif de
la journée est de partir sur un bon rythme sans brûler trop de cartouches. Non
seulement, il reste encore beaucoup d’étapes mais nous sommes encore à basse
altitude et l’acclimatation est toujours plus difficile quand la fatigue est installée.
Sans
voir le temps passer et au fil des discussions, avec Jean-marc, nous parvenons
au Borlang Bhanjyang (col
du Borlang) à 2400m. Le temps est nuageux mais nous
laisse tout de même le loisir d’admirer épisodiquement le superbe panorama sur
les sommets enneigés du Langtang. Je prends la tête
dans la descente devant Jean-marc qui est en délicatesse avec un de ses genoux
et nous rejoignons rapidement Chisapani. La descente
est délicate avec quelques passages glissants. Il serait dommage de se planter
pour cette première étape. Côté orientation, c’est plutôt facile. La direction
et le chemin sont assez clairs et, aux carrefours litigieux, Dawa, en tête prend le temps à chaque fois de marquer un flèche dans le sol. Vraiment très sympa de sa part. Cette
aide sera précieuse tout le long de la course. Après une matinée fraîche, la
chaleur monte mais c’est tout à fait supportable. Les paysages de rizière à
flanc de coteau sont superbes. Abonné aux parcours en haute altitude au Népal,
je suis peu habitué à ces paysages mais très heureux de cette découverte. La
bonne forme est toujours là et nous continuons en montée légère à flanc de
montagne avant de rejoindre un nouveau mur. Celui là est plus court (300m de
D+) et la fin de l’étape se situe juste après le col. Donc, un bon coup de cul,
et c’est l’écurie. La montée se fait dans de nombreux
lacets et nous apercevons quelques coureurs juste devant nous. Peu avant le
sommet, nous rejoignons Pascal qui avance à un rythme de tortue .
Il est mal en point. C’est un coureur très expérimenté de ces courses en
Himalaya mais il a l’habitude de boire peu et il a visiblement un peu trop
flirté avec les limites aujourd’hui. Nous l’encourageons pour le court chemin
qui mène maintenant à l’arrivée et franchissons la ligne à trois en 9ème
position en début d’après-midi. Petite parenthèse, amateurs de chiffres, vous
allez être déçus, j’avais mon chrono-alti avec moi mais
celui-ci a eu la fâcheuse habitude de se remettre périodiquement à zéro de
façon spontanée me faisant perdre à chaque fois les données stockées. Au final,
je n’ai donc aucune donnée précise et seulement mes souvenirs pour donner une
idée des temps et distances. Aujourd’hui, environ 1800m de D+ et 25km, journée
moyennement longue donc et une bonne mise en jambes.
Aussitôt
arrivé, il faut penser aux diverses formalités : en priorité manger pour
reconstituer les forces, une petite douche frisquette, le choix de la place
dans le lodge et quelques étirements pour récupérer.
Tout cela fait, on peut enfin lézarder au soleil. Sauf que le soleil, il n’y en
a plus … La brume s’est formée et l’après-midi est fraîche dans cette couche de
brume. Cette fraîcheur est d’ailleurs surprenante pour l’automne Népalais
d’autant que nous ne sommes encore qu’à 2000m d’altitude. Je passe donc une
partie de l’après midi au chaud à lire ou à écouter mon lecteur MP3. Tout d’un
coup, je me sens secouer d’un mouvement brusque dans mon duvet. La première
pensée qui fuse après une seconde, c’est qu’un camion vient de percuter la
maison, ce qui vous donne une idée du choc. Sauf que seul un étroit sentier
permet d’arriver dans ce village et donc, il se passera un certain temps avant
qu’un camion n’ait le loisir de se planter dans une maison. Après cette
première idée saugrenue, la conclusion s’impose rapidement, c’était un
tremblement de terre. C’est mon premier, depuis le temps que je voulais savoir
les sensations que ça donnait. Physiquement, pas désagréable, voire même
amusant mais dans une maison qui, sans avoir subit de dommage, a tout de même
bien gigoté sans donner l’impression d’être vraiment solide, c’est tout de même
sérieusement flippant. La prochaine fois, je préférerais être en pleine
cambrousse pour ce type de divertissement.
Chipling-Tharepati
Deux
départs sont donnés ce matin. Un premier à 7h pour les coureurs classés après
la 15ème place et un autre à 8h pour les 15 premiers. Sportivement (et en
général aussi d’ailleurs), je ne suis pas du matin et plus je peux lézarder
tranquillement dans mon duvet le matin avant de mettre les gaz, plus je suis
heureux. En plus, le réveil est programmé tardivement par rapport à l’heure du
départ et les partants du premier groupe doivent speeder pour que le départ
soit effectivement donné à 7h (il le sera plutôt à 7h15) et je n’aime pas speeder.
Autre avantage du départ à 8h, au lieu de se faire dépasser au cours de l’étape
par quelques Ferrari, je devrais plutôt dépasser certains des membres du
premier groupe. Je sais, c’est petit, mais pour mon moral, je préfère dépasser
plutôt qu’être dépassé.
A
8h, le départ est donné et je m’élance sur le sentier. Ben qu’est-ce qui se
passe, y a personne devant moi ?? Non, les Ferrari
ne font pas grève aujourd’hui et après un départ cool, tout le monde se met sur
son régime de croisière et je retrouve mon compagnon d’hier, Jean-Marc. La
première moitié de l’étape du jour est roulante. 2/3 petits cols et beaucoup de
faux plat en début de matinée. La vue est belle mais après 2/3 heures, la brume
remonte de la vallée et tout le reste de l’étape se fera dans la purée de pois.
Au bout de 2 heures, nous commençons progressivement à remonter le peloton du
premier groupe. C’est une sympathique occasion d’échanger
quelques mots avant de repartir sur son rythme.
Le
petit déjeuner étant maintenant oublié, je sors un énorme pancake qui était en
surplus ce matin. Idéal pour recharger les accus. Rien que d’y penser en
écrivant, ça me donne faim ... Sauf que, petite erreur d’anticipation,
juste après cette morfalade d’anthologie, arrive le
gros morceau de la journée, une montée de 700m + jusqu’à un col à 3200. Mon
organisme est occupé à digérer le pancake et donc je ressens clairement une
baisse de la cylindrée. Pas grave, je gère et pas si mal puisque avec Jean-Marc
nous continuons à remonter le peloton. Petit à petit, le pancake se désagrège
et c’est l’effet inverse qui se produit. Plus grand-chose à digérer et un gros
afflux se sucre dans le sang. Alors j’accélère et nous rattrapons Corinne, Christophe
et Pascal qui n’ont jamais été bien loin. Alors que le groupe de 5 s’est formé,
Corinne suggère gentiment de rester ensemble. Bonne idée, ça me convient mais
quelques secondes après, les trois premiers en remettent un coup, et j’ai
moyennement envie de repartir sur ce rythme. Pas grave, nous arrivons
maintenant au premier col à3200m perdu dans les brumes. Heureusement le sentier
est clair et comme d’habitude les embranchements sont fléchés par Dawa. Après une petite descente pour atteindre un village,
nous remontons vers le col de Tharepati qui marque la
fin de l’étape à 3500m d’altitude. Je ne ressens vraiment aucune baisse de
régime à cause de l’altitude alors j’en profite pour me faire plaisir.
Jean-Marc gère un peu et je rattrape finalement Pascal et Christophe juste
avant la fin de l’étape. Encore un très bon bilan pour cette étape que je finit en bonne forme en début d’après-midi et encore dans
les dix premiers. Au menu sportif du jour, j’ai consommé environ 2000m de D+ et
25km. L’atmosphère est clairement très fraîche et humide sur ce col perdu dans
les brumes. Heureusement, le lodge est confortable et
surtout la cuisinière nous fait de bons petits plats : noddle
soup, fried rice, Dal Bat …
Tharepati
pass-Phedi
Changement
de programme pour aujourd’hui. Nous avons atteint une altitude supérieure à
3000m et une journée d’acclimatation était normalement prévue. Le conseil des
coureurs nous propose une alternative. Une petite parenthèse pour expliquer ce
conseil des coureurs. La course est organisée en auto-gestion.
Il y a bien un directeur de course Népalais, Nil, mais les décisions concernant
la course sont prises par le conseil des coureurs et le directeur de course. Le
conseil des coureurs est composé de Maryse, médecin, Dawa,
Jean-Marc, médecin et Yves qui est responsable du parcours. Donc, le conseil
propose, au lieu d’une journée de repos au refuge avec une petite marche
d’acclimatation, de faire une partie de l’étape prévue pour le lendemain en
liaison en guise de marche d’acclimatation et de rejoindre un lodge qui est à 2/3 heures de marche tranquille.
D’ailleurs, on l’aperçoit au loin, de l’autre côté de la vallée et un chemin à
flanc de coteaux doit nous y mener. Je suis moyennement enthousiaste pour ce
projet. Le lodge où nous sommes est très confortable
et j’apprécie ces journées d’acclimatation tranquilles et conviviales.
Maintenant, il est vrai que l’étape complète du lendemain s’annonce longue avec
en plus notre premier col en altitude à 4600. La majorité accepte donc la proposition
de marche de liaisonvers Phedi.
Avant
de partir pour cette courte étape, nous profitons du soleil qui est revenu. La
vue sur les sommets est superbe et je profite du temps pour faire respirer mon
duvet et sécher mon collant court. Du col on aperçoit aussi le col que nous
allons franchir le lendemain.
Après
avoir bien apprécié ce farniente au soleil, nous partons par petits groupes
tranquillement. Après une petite descente, le sentier part à flanc de coteaux.
Mais au Népal, ce type de sentier est rarement plat. Pour éviter les barres
rocheuses ou autre obstacles, les petites montées et descentes sont nombreuses,
c’est ce qu’on appelle le sentier népalais, une variation des montagnes russes.
Après une heure sur ce régime, d’après la carte que je consulte, nous en sommes
à peine à la moitié. Hum, pas si facile que ça cette marche de liaison. Je
profite d’un arrêt coca à un petit lodge pour faire
une petite pause avec Dominique et nous repartons après quelques minutes. La
brume est maintenant tombée et nous avons bien du mal à évaluer notre avancée.
Ce qui est sur c’est que le dénivelé, lui, s’accumule, descente, montée,
descente, … Dominique a fait la course jusqu’à présent dans le peloton de tête
et nous profitons de l’ennui du paysage embrumé pour faire la route ensemble et
discuter. Enfin, nous traversons un torrent important qui marque l’arrivée
toute proche au lodge. Il y en a en fait deux et nous montons à celui qui est
positionné sur la crête. Plus de trois heures de marche et 700m de dénivelé
positif. Pas facile cette journée d’acclimatation.
L’après-midi
est contrastée. Les moments très frais au milieu de la brume pendant lesquels je
me réfugie le plus souvent dans mon duvet douillet alternent avec quelques
rares éclaircies, nous sommes juste à la limite des nuages. En milieu
d’après-midi, je vois arriver Nil avec un collant et un boxer. Ah mais c’est à
moi … Bonne idée de faire sécher ses affaires le matin au soleil, mais c’est
encore mieux de ne pas les oublier. Heureusement, vu le volume et le poids il
était difficile que j’oublie le duvet.
En
fin d’après-midi, la brume se décide à descendre significativement et nous
sommes quelque uns à partir en promenade sur le chemin qui monte vers le col,
histoire de continuer l’acclimatation. Nous sommes à 3600m et nous passons demain
à 4600m. Côté physique, les sensations sont très bonnes. Toujours bien frais
mais surtout je ne ressens aucune gène due à l’altitude. J’ai l’impression
d’être au niveau de la mer. Je suis convaincu que le fait d’être monté
pratiquement à cette altitude deux semaines avant dans le Queyras produit aujourd’hui
son effet. Je suis donc confiant pour le col du lendemain.
Avant
ce col, il faut d’abord survivre au repas. Rien d’anormal du côté de la
nourriture qui est bonne et reconstituante mais l’atmosphère
est limite irrespirable. La cheminée du poêle est très peu performante
et une grand partie de la fumée part dans la salle. C’est pénible et dès le
repas fini, je pars dehors pour respirer de l’air pur. Frisquette la
température, autour de 0° et pourtant nous ne sommes qu’à 3600m. Je vais me réfugier
dans mon duvet douillet pour apprécier une bonne nuit.
Pheddi-Syaphru Besi
Au
programme de la journée qui s’annonce belle et ensoleillée, une montée à Laurebina pass à 4600m puis une p… de b… de m… de longue descente, une sorte de plongée
en pic de 3000m jusqu’à Syaphru Besi. Va falloir
gérer pour ne pas péter un boulon dans ce toboggan. En tout cas, le départ est
tranquille. En effet, pour éviter que certains coureurs ne se mettent dans le
rouge dans ce premier col d’altitude, la première partie jusqu’à un petit lodge (500m de dénivelé) se fera en marche de liaison.
Arrivé à ce lodge en attendant le rassemblement, j’en
profite pour me crémer avec le soleil qui est éclatant et faire quelques photos
avant de lâcher les chevaux. Dès le départ donné, je me mets sans me mettre
dans le rouge dans le peloton de tête. Les sensations sont très bonnes, la
vitesse d’ascension est encourageante et je pointe vers la 6/7eme place. Même
si cette position ne me servira à
grand-chose car la montée est courte par rapport à la descente, je me fais tout
de même un petit plaisir.
Arrivé
au col, le panorama est superbe, quelques lacs et un hamean
en contrebas avec en fond les premiers sommets du Ganesh
et de l’Annapurna. Le début de la descente est tranquille, un petit parcours en
descente légère avec des petites montées pour aller rejoindre la crête. Je
cours tranquillement redoutant la longueur de cette descente. En rejoignant la
crête, le panorama est encore plus grandiose, de ceux qu’on
oublie jamais. Je sais, plus blanc que blanc, c’est difficile, mais là,
c’est à couper le souffle. J’ai quelques scrupules. Même si j’y vais à la cool,
je continue à courir alors qu’il serait tellement bon de faire quelques minutes
de pause pour admirer tranquillement le paysage. Malgré tout l’esprit de
compétition prend le dessus et je garde le rythme pour conserver ma position.
Je suis à peu près à la 9eme place, ce qui est très beau pour moi.
Arrivé
à une petite épaule, nous prenons de façon beaucoup plus franche la pente dans
la forêt. Déjà 1000m de descendus et il en reste 2000. Quand la forêt
s’éclaircit ou à la faveur d’un clairière, j’aperçois Corinne et Pascal qui
font la route quelques minutes devant moi. J’imagine que je vais les rejoindre.
Que nenni, pendant toute la descente, je les apercevrai souvent juste devant à
un jet de pierre et jamais je ne rétablirai le contact. Un peu frustrant parce
que dans cette longue descente laborieuse, j’aurai aimé rentrer dans un petit
groupe histoire de passer le temps mais il est vrai que je n’ai pas voulu
accélérer pour ne pas risquer de me faire mal et je pense qu’ils m’auraient
attendu si ils m’avaient vu, ce qui n’a pas été le cas. Au cours de la
descente, je retrouve Jean-Michel, notre caméraman, qui était parti devant. Il
est impressionnât, son sac dans le dos et sa caméra à la main, il descend avec
facilité et surtout ne se prive pas de filmer derrière moi pendant quelque
temps. Nos chemins se séparent et surtout je finis par perdre le chemin. Je me
retrouve sur un tout petit chemin au milieu des rizières. Je vois bien que je
dois rejoindre le village visible un peu plus bas dans la vallée mais il faut trouver
un chemin qui y mène maintenant que je suis dans la cambrousse. Je finis par passer
entre les champs avec quelques scrupules en prenant garde de ne pas abîmer les
cultures.
Arrivé
au village, je commence tout de même à être saoulé par cette descente, même si
je ménage la machine. En tout cas je ne ressens pas de point difficile du côté
des articulations ou des muscles. L’aide des bâtons est aussi primordiale. Après
ce village, nous retrouvons un beau chemin pas trop raide et il ne reste plus
que 600m de descente. C’est assez rare de descendre autant de dénivelé en si
peu de temps (3000m en 2 heures et avec 8kgs dans le dos …) à tel point que je
sens par moments la compression de l’air dans mes oreilles comme lors
d’atterrissage en avion … Au niveau température, c’est aussi un beau saut.
L’air se réchauffe très vite avec la baisse d’altitude et le soleil qui pour la
première fois n’est pas rapidement voilé par les brumes. Arrivé à Syaphru Besi, je suis soulagé. Un petit bilan physique et
je constate qu’un genou a un peu pris mais rien de grave, ce qui n’est pas le
cas pour tous les coureurs. Nombreux comme moi ont un peu souffert et certains
se sont fait des bobos au genoux ou aux chevilles. Côté général, je pointe à la
9eme place, c’est inespéré mais nous n’en sommes encore qu’au début de la
course. L’heure est à la détente pendant cette après-midi au soleil après un
déjeuner encore gargantuesque avec des frites délicieuses.
Syaphru Besi-Somdang
Nous
avons passé la nuit en ville. Oui, j’avais oublié de préciser ce point mais Syaphru Besi est un village important où une piste aboutit.
Ce matin, nous repartons vers la cambrousse et le massif du Ganesh
Himal qui est très peu fréquenté par les trekkeurs.
Un peu moins d’altitude au programme avec un passage au maximum à 4000m mais
d’autres difficultés à ne pas négliger : un parcours accidenté et une
orientation qui a la réputation d’être très complexe. Nil, le directeur de
course est passé sur le parcours en été et a peint des flèches rouges pour
marquer le parcours mais depuis, il est possible que la peinture aie en grande partie disparu ou qu’elle aie été effacée.
Pour
le départ de l’étape c’est simple : un mur de 800m de D+ pour aller au Ronga Bhanjyan. Depuis hier
après-midi, nous avons bien ce départ en tête puisque cette montée se situait
juste en face de la fin de la descente. Une piste carrossable monte jusqu’à ce
col mais nous prenons bien sur l’option ’’Dré dans le
pentu’’. Ce matin, le deuxième groupe a perdu quelques unités, deux népalais
s’étant blessés dans la descente d’hier sont partis avec le premier groupe une
heure plus tôt pour ne pas prendre de risque. Le signal du départ donné, je me
lance sur les marches qui marquent le début du sentier. Une fois de plus, je me
retrouve premier sur le sentier. Pourtant, je suis loin d’avoir fait un sprint
pour me placer mais l’ambiance est encore cool se matin et il est vrai que la
raideur de cette première montée calme les ardeurs. Au bout de quelques minutes
les purs-sangs me dépassent et font leur course en tête. Je prends un rythme
régulier avec Philippe et je dois gérer mon physique. Après la descente d’hier,
j’avais la sensation d’avoir, même en gérant, un peu tiré sur mes genoux et je
pensais retrouver cette tension sur les descentes mais surprise, c’est en
montée que je ressens une petite douleur dans le genou droit. Rien de grave
mais ce n’est tout de même pas très rassurant. Comme d’habitude dans ce genre
de blessure, je cherche le geste de marche qui me permettra de limiter au
maximum la douleur et je trouve rapidement une solution parfaite. En effet,
j’ai mal quand je dois faire un pas avec une marche ascendante assez haute mais
si je fais le geste de traction pour me hisser en posant uniquement l’avant du
pied, je ne sens rien du tout. Bizarre … et comme je ne suis pas un spécialiste
de tous les tendons ou ligaments et de leur mode de fonctionnement, je n’ai pas
d’explication rationnelle. L’essentiel est que le truc fonctionne. J’adopterai
cette tactique pendant quelques jours et cette douleur finira par disparaître.
Après
une montée sur un bon rythme de croisière, nous arrivons avec Philippe au col.
La suite est tranquille pendant quelques kilomètres sur la piste que nous avons
rejointe. Le temps et la vue sur la vallée avec ses cultures en étages sont
superbes. Nous trottinons tranquillement et marchons quand la pente se redresse
quelque peu. Ce n’est pas mon terrain favori. Il faut aimer ces faux plats pour continuer au maximum à y courir et
gagner un temps significatif. Ce n’est pas mon cas alors je mène mon petit
bonhomme de chemin. Au moment où nous rattrapons les premiers éléments du
premier groupe après avoir quitté la piste, nous tombons sur un embranchement
qui suscite l’interrogation. A gauche, un sentier qui monte dans la pente mais
dans une direction qui ne semble pas correspondre avec celle que nous devons
prendre et surtout qui semble s’éloigner de la piste dont nous ne devons pas
nous éloigner significativement jusqu’au deuxième col de la journée. A droite,
c’est plus logique mais le chemin redescend un peu pour probablement rejoindre
la piste et c’est toujours énervant de voir qu’on a fait du dénivelé pour rien.
Un villageois nous confirme qu’il faut bien aller à droite, alors nous suivons
son choix et au diable la frustration.
Le
bon choix se confirme et nous traversons quelques petits hameaux bien visibles
sur la carte. Enfin, nous quittons la piste comme prévu pour aller plus
directement vers le col. Philippe, plus fringuant part devant et je gère à mon
rythme cette montée dans une forêt particulièrement dense. Une partie de la
montée avalée, je rejoins Dipak, l’un des Népalais
blessé qui est parti dans le premier groupe. Il s’est blessé hier alors qu’il
était en tête de l’étape mais le pauvre est maintenant bien mal en point. Il
poursuit mais boite bien bas et je l’encourage avec quelques mots tout en
pensant qu’il ne pourra probablement pas poursuivre la course.
Après
un début de matinée ensoleillé, la brume nous a encore envahis et c’est dans
cette ambiance particulière de forêt profonde dans le brouillard que je
poursuis seul. La vigilance est de rigueur pour ne pas manquer le chemin.
Heureusement la piste qui n’est pas loin reste la référence et je finis par la
rejoindre. Au fil de ma marche sur la piste, j’essaie de retrouver l’endroit
exact où je me trouve. Pas évident parce que les lacets sont nombreux sur cette
section. Petite incertitude mais je finis par me rassurer en trouvant un enchaînement
de petits virages caractéristiques sur la carte. Arrivé au lacet de la piste,
je la quitte pour partir sur un petit chemin directement vers le col que j’atteins
un peu plus tard après avoir aperçu Philippe 100 mètres devant moi. Finalement,
j’ai gardé un bon rythme.
Arrivé
au col, le chemin part directement pour couper les lacets. Ce versant est aussi
dans la brume que nous ne quitterons pas pour le reste de la journée. Après ces
lacets, une descente en faux plat sur cette piste m’amène à l’arrivée en début
d’après-midi à Somdang. Environ 1500m de D+ et 25km
pour cette journée. Je suis satisfait de ma gestion de course : un bon
rythme sans forcer qui me permet de rester en bonne forme tout en conservant ma
place au général.
Côté
logistique, l’étape d’aujourd’hui est spéciale. Pas de lodge
dans ce village et nous couchons dans une immense tente collective qui a été
apportée par des porteurs de l’organisation népalaise. Côté nourriture, nous
touchons aussi nos sacs ravitos pour cette traversée
du Ganesh peu touristique où il peut être difficile
d’acheter de la nourriture. Ce sac ravito, c’est
aussi l’occasion de toucher quelques gâteries bien agréables après ces 5
premiers jours de course : pour moi, un saucisson et une délicieuse
mimolette affinée. Pourquoi choisir ce fromage hollandais ? Eh bien c’est
un fromage qui se conserve très bien en dehors d’un frigidaire même si la
température est chaude et enfin il n’est pas si mauvais quand il est affiné.
L’ambiance
dans ce petit village, hameau devrais je dire, est particulière. Peu de maisons
et aucune activité significative visible (pas d’agriculture).On se croirait
dans un western. Je me demande bien de quoi vivent les
quelques habitant, en tout cas pas du tourisme parce qu’il ne doivent pas voir
beaucoup de trekkeurs. Et surtout pourquoi une piste encore carrossable en 4x4
aboutit dans ce trou perdu ? J’apprends qu’une mine était implantée tout près
de ce village, ce qui explique que la piste qui s’arrête là et me renforce dans
l’idée de l’ambiance de western dans ce village minier pas loin d’être fantôme.
Au
fil des heures, l’inquiétude monte. En effet, 5 coureurs ne sont toujours pas
arrivés à l’étape alors qu’à part Jean-Marc, ils sont partis avec le premier
groupe. Ils ont sans aucun doute rencontré un problème. L’hypothèse la plus
réaliste est qu’ils se sont perdus. Comme nous sommes quelques uns à les avoir
aperçus près des hameaux et qu’il est difficile de se perdre après le deuxième
col, ils se sont forcément perdus à l’approche du deuxième col. Mais où ?
Difficile à dire, Nil, prévenu par communication talkie-walkie est retourné les
attendre à ce col mais il lui est bien difficile d’aller les chercher plus
loin. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin … Dans ces circonstances,
c’est la seule responsabilité du ou des coureurs pour retrouver leur chemin
puisque les serre-file ne les ont pas vus.
La
nuit est presque tombée et toujours aucune nouvelle et puis enfin, nous voyons
arriver le groupe de coureurs. Ils se sont effectivement perdus avant le deuxième
col et ont erré pendant des heures pour essayer de retrouver leur chemin dans
la forêt profonde en évitant les barres rocheuses de l’autre versant. Un
bivouac sauvage était même envisagé mais ils ont finalement eu la chance de
tomber sur deux forestiers népalais qui les ont remis sur le chemin. Bien sur,
ces longues heures les ont marqués physiquement et moralement. Le plus atteint
est Jean-Marc dont le genou été très douloureux pendant cette journée. Seule
une énorme motivation l’a fait rejoindre l’arrivée de cette étape. Et il faudra
repartir demain. La souffrance qu’il a enduré se lit
sur son visage et c’est très émouvant. Heureusement l’ambiance chaleureuse
autour du repas permet de remonter le moral. Mais, tous les concurrents ne repartirons pas demain. Dipak,
comme je le pensais doit s’arrêter là et Jaganath, un
autre népalais qui a aussi un genou en compote doit aussi mettre le clignotant.
Mais il devront tout de même marcher demain. En effet,
aucun moyen motorisé pour venir les chercher, ils devront donc repartir avec
les porteurs pour faire l’étape du jour en sens inverse. Avec quelques
médicaments anti-douleurs, ils devraient y parvenir. Au bilan, avec l’abandon
de Philippe à Syaphru Besi pour raisons personnelles,
il y a déjà 4 coureurs arrêtés sur les 33 partants après 6 journées.
Somdang-Lapagaon
Côté
météo, le seul suspense du matin, c’est l’heure à laquelle nous allons nous
retrouver dans la brume. Aujourd’hui, la victoire des brumes devrait être
rapide comme l’éclair, les masses nuageuses rodent déjà mais le départ en
groupe est tout de même donné sous le soleil. La maxime de la journée sera
‘’Rien ne sert de courir, il faut rester sur le chemin’’. Le Ganesh a la réputation d’être paumatoire.
Nil nous a fait un briefing détaillé hier soir mais certains points restent peu
clairs et comme beaucoup des flèches qu’il avait tracées sur cette zone sont à
peine visibles, la vigilance sera de mise. Première preuve, nous partons tout
de suite vers un premier col à 4000m et le tracé indiqué sur la carte au
1/50000e est totalement faux alors que jusque là ces cartes étaient
plutôt fidèles à la réalité du terrain. Nous sortons rapidement de la forêt et
nous approchons du col qui est bien évidemment dans la brume. Au sommet, un shorten est en construction et témoigne de la foi
religieuse des habitants de la région. Nous avions été mis à contribution la
veille pour une petite quête pour financer cet édifice religieux et je dois avouer
que j’avais eu un peu de mal à croire à la réalité de cette construction dans
cette zone si peu habitée et si haute. Honte au sceptique naturel que je suis,
la foi des népalais montre sa force dans cette construction.
Au
col, je passe dans les dix premiers avec Corinne et Pascal. La descente est
assez raide et je la débute avec une certaine appréhension. Mon genou est
encore un peu douloureux et je redoute ces 2200m de dénivelé
à descendre même si la deuxième partie de la descente est moins raide.
Heureusement, avec les bâtons tout se passe bien et avec Philippe qui nous a rejoins, nous descendons sur un bon rythme. Nous sortons de
la forêt et arrivons sur le flanc peuplé et cultivé d’une vallée. C’est superbe
et surprenant de retrouver une présence humaine significative après avoir
quitté Somdang qui ressemblait à un village fantôme.
Ici, nous sommes au milieu d’un Népal authentiquement montagnard et agricole.
Je n’aime pas me réjouir de l’absence de touristes parce que ses ressources, si
elles sont bien partagées, peuvent améliorer le quotidien des autochtones mais
il faut bien reconnaître que la vie semble presque douce dans cette vallée. Les
habitants saluent tous avec joie et surprise notre passage.
A
la fin de la descente, après que le petit groupe n’aie
éclaté en cours de route, c’est un regroupement général à l’arrivée au pont qui
marque la fin de la descente. Nous sommes 6 à franchir le pont ensemble et le
chemin remonte très dur tout de suite. Heureusement pour pas très longtemps.
Après quelques minutes, le chemin part à droite à flanc de coteau. Enfin, quand
je dis ‘’LE’’ chemin, je devrais plutôt dire ‘’l’un’’
des chemins parce qu’il y a de nombreux petits chemins qui traversent des
rizières. Au fil des rythmes et options différentes, le groupe éclate donc très
rapidement. C’est un peu la débandade et chacun essaie de mener sa barque en
gardant en mémoire ce qui nous a été dit au briefing. Avec Philippe et
Frédéric, nous sommes sur une option qui semble bonne. Le chemin suit bien la
ligne de crête comme spécifié et dans la bonne direction. A la sortie d’un
village, Frédéric s’engage vaillamment dans la continuité du chemin qui plonge
dans la vallée. Après tout, un népalais sur le bord du chemin nous a confirmé
la bonne direction quand nous lui avons annoncé le nom du village de
l’arrivée. J’ai tout de même un petit
doute et Philippe n’y croit carrément pas alors nous faisons une petite pause
pour réfléchir avec la carte. Je dois avouer que j’aurais pu me laisser
convaincre par le chemin tout droit mais c’est vrai qu’il plonge direct dans la
vallée, ce qui n’est à priori pas notre objectif. Il
faudrait normalement continuer à flanc de coteau, voire monter un peu. Après
quelques minutes de réflexion et après
avoir demandé à au moins une dizaines de villageois, Philippe me convainc de
prendre un autre chemin qui sort du village et remonte dans la pente. Cette
bonne option se confirmera. Frédéric, heureusement, finira par douter du chemin
qu’il a pris et fera demi-tour. Toujours désagréable un demi-tour surtout sur
un chemin en pente …
A
priori, nous sommes sur le bon chemin mais j’ai toujours un petit poil de doute
et puis j’ai moyennement la pêche alors le moral est lui aussi moyen. Philippe
part devant et Frédéric me rattrape rapidement après sa petite mésaventure.
Après une montée, le parcours à flanc de coteau est très long. Heureusement,
malgré un ciel encombré, le paysage est de toute beauté avec ces cultures en
terrasse. Je guette avec impatience la petite descente qui va nous mener à un
pont sur le torrent et au début de la dernière montée. Enfin le village de Boran est en vue et d’après le briefing nous devons trouver
un chemin qui part en descente. Quelques villageois que je viens de croiser sur
le chemin attirent mon attention en criant. Oups,
aurais-je raté l’embranchement ? Je reviens sur mes pas et découvre
effectivement une flèche rouge qui m’emmène vers un chemin plus petit. Merci à
eux. Le chemin est à peine tracé au milieu des rizières et j’ai pas mal
d’hésitations. Le pont est maintenant visible mais il faut encore descendre
300m et je ne me vois pas tracer directement dans la pente vu que c’est assez raide
et vu que c’est bourré de cultures. Plusieurs fois, ne sachant ou aller,
j’observe le même groupe de villageois qui me fait un signe pour m’indiquer la
bonne direction. La sente, parce que à ce stade on ne peut plus parler de
chemin, est à peine visible et souvent peu distinguable d’autres traces
utilisées par les paysans pour aller cultiver leur champs. Enfin, j’arrive sur
un petit hameau proche de la rivière et je tombe sur un énorme chemin qui vient
probablement de Boran. Ok, on a fait un petit
raccourci par rapport au passage par Boran mais au
prix d’une descente vraiment merdique. Le hameau n’est pas si petit, quelques
habitants sont rassemblés dans la rue principale et il y a même la possibilité
d’acheter un coca. Je néglige l’opportunité pour suivre Frédéric, qui arrivé devant
moi a profité de ce rafraichissement. Un habitant
regarde mes jambes en rigolant. En baissant mon regard, je découvre la raison
de son hilarité. Une multitude de petites épines venant des plantes de mil qui
sont en cultures se sont fixées sur mon collant. Mes jambes ont un look de
hérisson. Je commence à en retirer quelques unes mais devant l’ampleur de la
tache j’abandonne pour continuer la route.
Après
avoir passé le pont, nous nous faisons confirmer la direction par quelques
personnes que nous croisons. A la fin de cette journée où j’ai demandé mon
chemin des dizaines de fois avec souvent pas mal d’incompréhension de la part
des villageois, j’ai enfin compris la meilleure façon de demander le chemin
pour un village. De nombreux noms de villages se terminent par gaon, qui veut
probablement dire village ou quelque chose ressemblant. Donc, quand je dis Lapagaon, en général on ne me comprends pas parce que le
vrai nom du village, c’est Lapa et à ce moment, en montrant une direction et en
disant Lapa, la réponse est affirmative sans équivoque. Ca roule, nous sommes sur
le bon chemin et il ne reste plus qu’à se taper 600 m de D+ dans une pente
raide pour arriver à l’étape. Frédéric demande à ces mêmes villageois combien
de coureurs sont passés avant nous. Un seul. Oups,
ben ou sont passés les autres ? Je pensais qu’au mieux nous étions à la
8eme place. Je subodore que les deux népalais Dawa et
Phu, n’ont pas été comptabilisés comme coureurs par
ce Népalais mais ça n’explique pas tout. Bon, qui vivra verra et on verra
l’effectif à l’arrivée, pour l’instant il s’agit de se manger ce mur. Je ne
suis pas vraiment à la fête et je regrette amèrement d’avoir refusé le coca qui
me tendait les bras au dernier village. Frédéric me lâche progressivement et je
décide de gérer tranquillement sans forcer. Après tout, je ne suis pas si mal,
et je dois monter à 600m/h. Après 20 minutes de montée, je vois Philippe
remonter sur moi. Si vous avez suivi, vous devez vous demander pourquoi il me
rattrape alors qu’il m’a lâché depuis longtemps. J’ai l’explication quand il me
rejoins. Dans la dernière descente, il a perdu le
chemin dans la dernière descente difficile et au lieu de faire demi-tour, il a
poursuivi vers le bas de la vallée. Seul problème, il s’est rapidement retrouvé
dans le lit d’un torrent et en dehors du fait qu’il s’est mouillé tout le bas
du corps, il a pas mal galéré, ce qui explique qu’il ait perdu pas mal de
temps. Clairement plus fringuant que moi, il part à la poursuite de Frédéric, une possible deuxième place à l’étape est à la clé.
De
mon côté, je poursuis mon bonhomme de chemin. Le village est maintenant en vue
et c’est Dominique qui est en train de me rejoindre. Lui, habituellement
largement devant moi, s’est perdu de façon bien plus significative et a perdu
pas loin d’une heure. L’orientation a clairement fait des dégâts aujourd’hui.
Détail
important pour l’arrivée de l’étape du jour, pour la première fois nous sommes
en autogestion complète. Non, rien à voir avec le concept soixante-huitard de
la gestion d’une entreprise. Simplement, pour réduire les coûts de logistique,
sur certaines étapes il n’y a aucun membre de l’équipe de Base Camp pour nous
accueillir à l’arrivée. Les coureurs notent donc eux-mêmes leur heure
d’arrivée. En plus, pour compliquer l’affaire, puisqu’il n’y a aucun lodge dans ce village, nous mangeons et dormons chez
l’habitant. Oui, sympa, mais chez quel habitant ? C’est ce que je suis en
train de me dire en arrivant. Je vais où ? Finalement, tout est simple, au
centre du village, un flèche nous montre le chemin et
nous tombons sur une charmante petite habitation au milieu d’un pâté de
maisons. Comme je le pensais, le paysan en bas de la montée n’avais
comptabilisé que le coureur européen. Avant les coureurs dont je viens de
parler, en plus de Régis, Dawa et Phu
étaient déjà arrivés. Régis a remporté l’étape largement devant Dawa qui s’est perdu sur le chemin. Ne sachant pas où aller
dans le village, il a dû le sillonner de long en large pour trouver le point de
rendez-vous.
Au
final, nombreux sont ceux qui se sont plus ou moins perdus sur cette étape mais
tout le monde rentre à l’étape. Environ 2000m de D+ pour 30 km
et avec les abandons d’hier, je pointe maintenant à la 8eme place. Pour ne rien
gâcher, le lieu de l’étape est rustique mais très agréable. Nous stationnons
dans la petite courette de la maison qui nous accueille et mangeons les soupes
ou patates qu’on nous propose. Nous ne sommes pas dans un lodge
officiel, mais nous sommes en fait chez l’épicier du coin qui se transforme
facilement en cuisinier. Je trouve une place pour dormir dans un grenier à
grain situé en face qui a été très bien nettoyé. Et enfin, pour ne rien gâcher,
nous sommes redescendus à 1800m et la température est très agréable. Alors que
cette étape s’annonçait peu confortable, ce sera de mon point de vue l’une des
plus sympathiques du parcours.
Lapagaon-Dobhan
Dans
les évaluations initiales d’Yves, l’étape d’aujourd’hui était prévue pour 3000m
D+, 3700m D- et 35km. Faisable mais tout de même costaud. Heureusement, les
dernières nouvelles données au briefing sont meilleures. Yves avait logiquement
calculé ses estimations sur la base des cartes au 1/50000e mais en
fait, un ou deux chemins absents sur la carte permettent d’éviter une remontée
significative. A priori, nous sommes plutôt sur la base de 2000m+ et 2700m-
mais la journée s’annonce tout de même longue.
De
nouveau, deux départs sont donnés. Le deuxième groupe dans lequel je suis n’est
composé que d’une dizaine d’éléments, certains coureurs figurant dans les 15
premiers préférant partir plus tôt. Personnellement, ce départ plus tardif
m’arrange et une arrivée tardive ne me pose pas de problème.
Comme
d’habitude, le départ est plutôt calme mais au bout de quelques centaines de
mètres la hiérarchie reprend sa place et les écarts se font. D’ailleurs, de
jour en jour, la hiérarchie ne change plus guère. Les écarts varient mais les
classements restent et chaque étape reproduit plus ou moins le même classement.
Dans cette première montée vers le col de Managi à
3000m, je fais la route avec Philippe et Pascal. La brume commence son labeur
quotidien. Décidément, les conditions météo sont surprenantes pour cette
période : froid et humide. Après une petite heure de montée, j’ai un désagréable
sentiment : je ne me souviens pas avoir mis ma polaire dans le sac. Je la portait dans la fraîcheur du petit déjeuner mais avec la
chaleur qui montait je l’avais enlevée avant de partir. Seulement je ne me
souviens pas la remettre dans le sac. Sentiment bizarre parce que l’oubli
serait vraiment stupide mais désagréable parce que ce n’est pas anodin et
j’éprouve le besoin de vérifier tout de suite. Je fais donc une pause rapide
pour vérifier le contenu de mon sac. Mauvaise nouvelle, pas de doute, mon
sentiment était justifié, la polaire n’y est pas. Sur le moment, je suis
furieux et je m’excuse auprès de mes compagnons du moment des jurons proférés.
Ma réaction est tout de même justifiée. La condition de coureur himalayen
oblige à optimiser au maximum le poids de son sac tout en ayant le strict
minimum. Cette unique polaire dans mon sac est une des pierres angulaires de
mon équipement. Un poil lourde mais chaude et coupe-vent elle m’est très utile
en particulier pour les cols en altitude. Reparti sur le chemin mon esprit est
entièrement occupé par l’évaluation de la situation. Il est possible que les
serre-files qui partent en dernier aient trouvé ma polaire mais c’est loin
d’être sur. Pour les sous-vêtements le fallback a fonctionné
alors que j’aurais pu m’en passer mais la polaire c’est autre chose. Et puis,
je ne suis pas sur l’avoir simplement oubliée. Le vol du vêtement que j’ai posé
à un moment sur un muret n’est pas exclu. C’est vrai que l’ambiance dans ces
villages met en confiance mais il faut bien avouer que cette polaire représente
un beau bien pour l’un des villageois. Ne voyez pas une accusation gratuite et
j’espère erronée dans ces mots mais simplement une option réaliste. Pour
revenir au problème, pas de soucis pour les trois jours qui viennent. Les deux
sous-vêtements respirant et la Gore-tex feront
l’affaire mais ça risque d’être juste pour le passage du Larkya
La, le premier col à plus de 5000m sur le tour du Manaslu. Nous l’avions passé
pour l’AMT et il ne faisait pas très froid mais si
les conditions sont moyennes, l’affaire risque d’être délicate. Après avoir
pesté à vive voix, pendant le reste de la montée, je m’invective
intérieurement. La journéee commence bien mal.
Arrivé
au col, mon esprit va être rapidement distrait de ces pensées obsessionnelles
pour gérer la descente. Rapidement, cette descente annonce la couleur et la cotation
noire semble bien faible pour ce toboggan infernal. Nous descendons dans une
forêt luxuriante avec les classiques passages boueux, glissants mais aussi avec
quelques passages rocheux excessivement glissants avec l’humidité ambiante.
Sans que ce soit vraiment exposé, il faut en plus éviter de tomber à certains
endroits. Bref, c’est l’enfer. Pour les connaisseurs, en comparaison, les
descentes du grand raid de la Réunion ne sont pas difficiles. C’est probablement
la descente la plus technique de ma vie de traileur.
Pour ne rien gâcher, Nil nous attends à un endroit
précis de la descente pour nous guider sur le chemin qui est absolument
introuvable à cet endroit. Il a du partir à la fin de la nuit pour faire cet
aiguillage. Heureusement, nous sommes plusieurs à descendre ensemble et à nous
supporter. Physiquement ça va, mais c’est vrai que c’est vraiment stressant
parce que la glissade menace en permanence et je n’ai pas spécialement envie de
me blesser. Après plus d’1h30 pour descendre ces 1500m de dénivelé,
c’est la délivrance, nous arrivons au pont qui enjambe la vallée et marque la
fin tant attendue. Une petite pause pour manger est bien méritée avant de repartir pour monter le mur
qui est en face de nous. Après la mise en œuvre de la musculature spéciale
descente, le changement de mode pour la montée est pénible, mais au bout de
quelques minutes le rythme reviens et puis la montée
est relativement courte. Nous arrivons sur un agréable chemin en balcon. Un peu
de plat et de course à pied pour changer.
Le
sentier en balcon nous mène sur les hauteurs de la vallée de la Buddhi Gandaki qu’emprunte le sentier du tour du Manaslu. Ce sont
des lieux connus puisque sur l’AMT en Avril, nous
avons emprunté ce tour du Manaslu. Pendant quelques jours je devrais retrouver
des paysages connus. Je redoutais ces étapes parce que je n’apprécie pas
forcément de repasser aux mêmes endroits mais finalement en arrivant sur ces
hauteurs, je suis heureux de retrouver cette vallée.
Bon,
c’est pas tout ça, mais nous n’y sommes pas encore sur
le sentier du tour du Manaslu. Il semble proche mais il nous reste 1000m de dénivelé à descendre. Le briefing de la veille était clair
sur le fait qu’après l’école, il fallait bifurquer à gauche. Donc, c’est parti
et le sentier semble assez large. Au bout de quelques minutes de descente, dans
notre petit groupe de trois avec Philippe et Corinne, le doute s’installe. Le
chemin nous mène maintenant dans une mauvaise direction. On cogite et
finalement on décide de remonter. Alors, là, je déteste ça. Faire demi-tour
m’est déjà pénible mais faire demi-tour pour remonter, c’est l’enfer. Un
villageois que nous apercevons sur la crête juste au dessus nous confirme notre
choix de loin. Au moins une bonne nouvelle. Arrivés sur la crête ,
nous comprenons le problème. En fait, il fallait à cet endroit partir dans un
champ tout droit et une flèche tracée par Dawa
l’indiquait. Franchement, c’était pas évident ce truc.
Bon, on continue et quelques minutes plus tard, re-merdouille. Nous voyons en
contrebas un joli pont suspendu qui nous tend les bras et pourtant les
villageois, nous montrent une autre direction. Comme la communication est
difficile, encore une fois le doute s’installe sans que nous puissions
comprendre ce qui se passe. Nous faisons finalement confiance aux autochtones
et le petit chemin nous mène dans le torrent et en amont du pont est
praticable. Le pont qui passe en dessous semble pourtant praticable mais il y a
peut-être anguille sous roche. Bref, après cet intermède, la descente continue.
Sans atteindre la technicité de la descente précédente, c’est de nouveau
difficile. Chemin étroit, glissant et passant souvent pratiquement au milieu
des cultures. Une journée clairement pénible et cassante.
Nous
approchons du fond de la vallée et le sentier merveilleusement large du tour du
Manaslu est visible en face. Après encore une petite traversée et un remontée à flanc de coteau, nous arrivons enfin sur le
sable au fond de la vallée. Je crains un instant que nous ne devions repartir
en hauteur pour atteindre le pont qui nous permettra de passer de l’autre côté
de la vallée. Sur les sentiers népalais et surtout après cette journée pénible,
j’ai tendance à être pessimiste mais le sentier continue finalement sur le
sable et il faut juste un petit tape-cul pour atteindre le pont suspendu.
Retour
à la civilisation et au sentier du tour du Manaslu. Une petite pause coca bien
méritée nous attend. Le Ganesh Himal,
c’est fini. J’ai été heureux de découvrir cette région peu fréquentée mais il
faut avouer que ces deux étapes étaient particulièrement cassantes sur ces
sentiers difficiles sans oublier l’orientation aléatoire dans ces dédales de
sentiers. Après plus de 6h de course, il nous reste encore une petite dizaine
de kilomètres. Je suis en terrain connu et je sais que c’est roulant avec juste
une petite montée pour l’arrivée de l’étape. J’ai donc le moral et j’emmène
Philipe derrière moi sur un rythme tranquille mais régulier. Corinne et Pascal
avec qui nous avons fait la descente nous suivent juste derrière. Quel plaisir
de trottiner tranquillement après cette journée faite essentiellement de marche
en montée et de saut d’obstacle en descente.
Je
me souviens bien du chemin et surtout de mes sensations sur l’AMT à cet endroit. Après une journée très chaude cette fin
d’étape avait été difficile. Cette fois, les sensations sont bonnes même si
avec la fatigue, j’ai tout de même hâte d’arriver. A Tatopani,
je sais que la fin n’est plus loin. Encore un peu de sentier en fond de vallée
et une dernière montée pour atteindre la ligne d’arrivée après pas loin de 8h
de course, environ 2300+, 3000- et 30km. Pas géniale, la moyenne reflète la
difficulté de la journée. Je mange rapidement pour digérer avant le repas du
soir. Avec les coureurs déjà arrivés, nous sommes d’accord sur le fait que
certains coureurs vont arriver bien tard … De mon côté, mon esprit libre des
soucis de la course se remet à gamberger sur cette polaire peut-être perdue. Je
vais devoir attendre l’arrivée des serre-files pour être fixé. Les coureurs
suivants arrivent petit à petit mais la nuit finit par tomber alors qu’environ
5 coureurs manquent. Il n’est pas impossible que certains s’arrêtent en route.
Finalement tout le monde arrive mais vers 20h alors que la nuit est tombée
depuis longtemps. C’est dur et certains visages sont marqués par la difficulté
de la journée. Et pourtant, il faudra repartir demain … Du côté de mes soucis
vestimentaires, les nouvelles sont mauvaises, les serre-files n’ont rien vu. Au moins je suis
fixé et du coup mon stress disparaît en grande partie. Pas de soucis pour les
deux prochaines journées. Au passage du col, ce sera peut-être un peu frisquet
pour moi mais ça devrait aller et à l’arrivée de l’étape après le col, je suis
sûr de pouvoir trouver au moins une polaire.
Dobhan-Namrung
Aujourd’hui
et à priori pour quelques jours, je suis en territoire connu, nous empruntons
maintenant le tour du Manaslu et l’étape d’aujourd’hui est identique à la
deuxième étape de l’AMT. Donc, aucun doute, l’étape
va être longue. Six mois auparavant, j’avais mis plus de 9h pour cette étape.
Comme cette fois-ci, je suis plus en forme et que je compte mieux gérer mon
effort, j’espère me rapprocher de 8h. Malgré tout, j’ai l’intention de passer
une journée sans forcer. En effet, après le Langtang
et le Ganesh bien cassant, je commence à ressentir
une lassitude physique et morale. Donc, je m’octroie un petit répit aujourd’hui
et je vais mener tranquillement mon bonhomme de chemin avec le seul objectif
d’arriver au bout de la journée sans stress mais sans pour autant trop flâner
et arriver à la nuit.
Donc,
départ cool dans cette vallée très encaissée. Au fil de la progression sur
cette étape, tout en vivant le moment, je me remémore tous les moments de
l’étape de l’AMT. Curieuse impression de vivre deux étapes
en une. Je suis seul sur le chemin et perdu dans mes pensées sur ce chemin
facile et roulant. Changement significatif par rapport au Ganesh.
Malgré tout j’aperçois de temps en temps Philippe qui me suit aujourd'hui et
aussi au classement général.
Arrivé
à Philim après environ 2 heures, je prend un petit coca. Malgré l’étape qui s’annonce encore
longue, le moral est bon. Curieusement, je découvrirai plus tard dans les
journaux que les maoïstes rançonnaient les trekkeurs dans ce village. Rien de bien grave, juste une taxe pas trop élevée à payer qui
finance leur mouvement. Dans le passé, cette pratique donnait lieu à des
exagérations et des sommes demandées excessives, mais la situation s’est
calmée. En tout cas, ce jour là, je n’ai vu aucun maoïste.
Cette
journée est décidément très linéaire, rien de spécial à signaler, si ce n’est
en milieu de journée la rencontre avec le népalais dont je parlais dans
l’introduction. Je ne vais pas rappeler notre petite discussion si ce n’est
qu’il finit par un petit mot d’encouragement en me disant que je devrais arriver
vers 18h/19h. Heureusement, je connais parfaitement l’étape. Sur l’AMT j’avais pêché par optimisme sur la deuxième partie qui
s’était avérée interminable et j’avais fini limite en hypoglycémie et démoralisé.
Cette fois, je sais ce qui m’attend, la route est encore longue mais pas au
point de finir si tard. Parti à 8h, je pense toujours être dans les temps pour
finir en 8h et donc vers 16h. Même au Népal, il ne faut pas forcément faire
confiance au informations de temps de parcours données
par les autochtones. Il est vrai que même pour eux l’étape d’aujourd’hui est
monstrueuse.
Arrivé
à Deng, un petit village, je fais une longue pause. J’avais négligé cette pause
lors de l’AMT pensant n’en avoir plus que pour 2
heures. Erreur fatale. Cette fois-ci, je profite, je mange : soupe,
biscuits et coca. Je vois arriver Philipe et Alain qui n’étaient pas loin
derrière. Discussion sympathique avec un couple de trekkeurs allemands qui
portent des sacs monumentaux. Sur, ils vont moins vite, mais leur tache ne doit
pas être simple sur certains passages avec ce lourd fardeau dans le dos.
Après
cette pause salutaire, je reprends la route. Au programme pendant deux heures,
un sentier népalais typique, des montagnes russes à flanc de coteaux dans cette
vallée encaissée. C’est toujours deux journées qui défilent dans ma tête. Mais
l’actuelle est bien plus agréable physiquement. Alors que j’avais souffert sur
l’AMT sur cette portion, là, je mène tranquillement
ma barque et j’arrive enfin au bas du dernier gros morceau de la journée. Une
dernière petite pause coca avant de partir sur cette montée de 600m de D+.
Alain et Philippe qui n’étaient jamais loin me rejoignent.
Pendant
cette montée, nous voyons plusieurs groupes de trekkeurs arrêtés pour la nuit soit
dans un petit lodge ou dans un campement. Beaucoup de
porteurs pour le groupe de campeurs. Nous voyons aussi quelques porteurs avec
des paquets de bières dans le dos. Au moins, l’apéritif du soir est assuré. Il
est clair que nous avons retrouvé un sentier touristique même si sa
fréquentation n’a rien à voir avec celle du tour des Annapurnas
ou de la région de l’Everest.
Passage
de deux ponts, là encore je me souviens de cette portion du parcours comme si
c’était hier mais il est vrai que j’étais tellement lent à cet endroit que j’ai
eu le temps de mémoriser. Ensuite, j’arrive à un embranchement, le sentier de
gauche que j’avais pris monte par un chemin large avec quelques lacets vers Namrung et le sentier de droite, en fait le vieux chemin,
mène, d’après ce qu’on m’avait dit à l’AMT de façon
plus directe au village. Donc, cette fois, je prends à droite et j’attends
Philippe une minute pour lui dire de prendre aussi cette option. Lui, commence
à en avoir marre, mais il n’a pas l’avantage de connaître l’étape et donc de bien
visualiser le chemin restant. Sur la fin de la montée, je commence à avoir
quelques doutes. Le sentier est un peu merdique, au point que j’ai parfois
l’impression d’avoir raté un embranchement et surtout je doute qu’il soit plus
rapide. Enfin arrivé à Namrung, pas de doute, je suis
convaincu que ce sentier n’a aucun avantage et je pense même qu’il est plutôt
plus pénible et au moins aussi long. Je m’excuserai dans la soirée auprès de
Philippe de l’avoir entraîné dans ce choix douteux. Le principal est que nous
soyons enfin arrivés. Environ 8h comme prévu pour ces 2600m+ et 45km. Le moral
est bon mais le physique a tout de même souffert même si j’ai raisonnablement
géré. Les autres coureurs arrivent ensuite en solo ou duo. La plupart sont
marqués voire très marqués par cette étape. Assurément la plus dure depuis le
départ sachant que la fatigue commence à faire ses effets. Une petite dizaine
de coureurs arrivent après que la nuit ne soit tombée. Plus mauvaise nouvelle
encore, nous apprenons l’abandon de Didier qui souffrait depuis 2/3 jours et a
eu un problème physique, sans que nous sachions très bien lequel. Fabien, qui
l’accompagnait, n’a pas pu terminer l’étape et couche en bas de la dernière
montée. Pour ne rien n’arranger, le lieu de l’étape est loin d’être agréable.
Nous sommes dans une vallée, très encaissée humide, il fait froid et le lodge est on ne peut plus rustique et sale. La plupart
coucherons sur des nattes dans une salle visiblement habituellement très
fréquentée par les souris. Vivement demain matin …
Namrung-Samdo
Le
Larkya La et ses 5300m sont programmés pour demain et
j’ai envie d’être en forme pour ce passage de col alors j’ai décidé pour
l’étape du jour de continuer à ménager au maximum le physique pour récupérer un
peu. L’étape relativement courte va aussi m’aider : 25km, 1600+. Dès le
départ, je suis donc en queue de peloton de ce deuxième groupe. Même si les
classiques brumes devraient nous rattraper dans
l’après-midi nous profitons d’une matinée ensoleillée très agréable. Pour
Jean-Marc M que je rattrape au bout d’une petite heure, c’est loin d’être
agréable. Le pauvre a une gastro et n’ayant plus
d’énergie, il est vraiment à l’arrêt. Le fait que je le rattrape aussi vite
alors qu’il est parti une heure plus tôt dans le premier groupe indique
clairement son niveau de forme du jour. J’échange quelques mots avec lui
histoire d’apporter ma petite pierre au maintien de son moral. Heureusement
pour lui, l’étape est raisonnable.
Après
trois petites heures et 3 montées plus ou moins longues entrecoupées de courtes
descentes, nous débouchons sur une vaste vallée glaciaire et le village de Sama Gaon. Lors de l’AMT nous
étions restés trois nuits dans ce village pour l’acclimatation et une étape en
A/R au camp de base du Manaslu. Les nuages s’accrochent aux crêtes, mais nous
apercevons fugitivement le sommet. La vallée est magnifique et j’y aurais
volontiers fait encore une fois étape. Mais, il a été judicieusement décidé de
poursuivre jusqu’au prochain village, ce qui raccourcira l’étape du lendemain
jusqu’à Darapani, fameuse et mythique étape qui avait
provoqué de gros dégâts sur l’AMT. Je fais tout de
même une petite pause nostalgique au lodge pour un
coca et faire le plein de barres. En effet, le logement au village suivant est
annoncé comme rustique avec probablement peu de victuailles à acheter pour
l’étape du lendemain. J’en profite pour jeter un coup d’oeil sur les flancs de
la montagne et je constate par comparaison avec Avril qu’il y a plutôt moins de
neige, ce qui est bon signe pour le passage du col.
Je
retrouve Corinne à ce lodge et nous partons ensemble
sur le long faux plat en vallée qui mène vers Samdo.
C’est agréable de trottiner tranquillement sans effort sous le soleil. Après
une petite heure à ce régime, Corinne m’a un peu largué mais nous arrivons en vue
du village de Samdo qui est superbement niché sur un
petit promontoire qui surplombe la vallée. Arrivé sous le soleil, pour la
première fois depuis le début de la course, j’en profite pour prendre une
douche en plein air et pour faire sécher quelques affaires. J’ai bien fait de
me hâter parce qu’une demi-heure plus tard, les nuages ont gagné leur combat
quotidien contre le soleil. Ca devient une habitude assez pénible. Une fois de
plus, le duvet sera le refuge pour passer l’après-midi au chaud. La bonne nouvelle
de la journée c’est tout de même que depuis 6 mois, il y a eu des
investissements dans le tourisme à Samdo. Deux lodges tout neuf ont été construits. Les draps sur les
matelas sont encore d’un blanc immaculé.
Nous
sommes tout de même à 3800m et la soirée est très fraîche. Un bon repas copieux
et direction le duvet pour une courte nuit. Mais avant, le rituel petit
briefing. C’est les coureurs de l’autre lodge emmenés
par Régis qui viennent provoquer ce briefing que Régis mène .
Le départ est prévu à 5h dans la nuit. Pas de portion neutralisée mais il est
convenu qu’une sorte de cessez-le-feu sera respecté jusqu’au lever du jour,
histoire de mettre tout le monde tranquillement sur les rails. Côté effectifs,
Jean-Marc M est parvenu à rejoindre l’arrivée mais il a dû monter sur un cheval
pendant une partie de l’étape, et malheureusement sa gastro
l’empêche toujours de manger. Pas idéal pour aller affronter le col demain.
Sinon, Fabien n’a pas pu nous rejoindre aujourd’hui est s’est arrêté à Sama Gaon. Pas facile de gérer tout ça pour notre directeur
de course. En temps normal, il se couche déjà tard et se leve
tôt mais avec ces retards, il a dû hier soir faire un aller-retour pour aller à
Namrung et ensuite revenir. Ce soir, il arrive à l’étape
vers 20h, visiblement éprouvé par ces péripéties.
Samdo-Darapani
Réveil
au milieu de la nuit vers 3h30. Je sors à regret de mon duvet vers 4h pour
aller prendre le petit-déjeuner. Le menu n’est guère enthousiasmant, je
grignote deux / trois trucs , un peu de thé, et
hop, retour dans le duvet où je vais attendre le dernier moment pour sortir et
prendre le départ. J’avais prévu le coup et je m’étais réservé dans mes
provisions quelques biscuits pour ce petit-déjeuner au lit. A 4h45, il faut me
résoudre à sortir de ce douillet duvet pour rejoindre le départ. A 5h, nous
partons sur un rythme raisonnable suivant le cessez-le-feu prévu hier soir. Corinne
mène un bon rythme régulier qui est suivi par une petite dizaine de coureurs.
La pente est régulière sans à-coups. Malgré tout, le groupe s’étire vite, tous
les coureurs ne pouvant pas suivre ce rythme dynamique, environ 500m/h, ce qui
n’est pas négligeable à cette altitude. De mon côté les sensations sont bonnes,
je suis satisfait des économies d’énergie faites sur les deux étapes
précédentes et je sens que je pourrais encore accélérer. Côté température, mes
deux couches fines avec le Goretex s’avèrent suffisantes, surtout maintenant
que la chaudière du corps en effort est à plein régime. Sur ce point aussi, je
suis rassuré, ma polaire absente ne sera pas un problème.
Vers
6h, le jour se lève lentement et nous arrivons en vue de Darmasala
situé à 4500m. C’est le dernier camp avant le passage du col pour les treks du
tour du Manaslu. Peu avant la petite cabane qui matérialise ce lieu-dit, je
dois m’arrêter pour une pause technique. En repartant, j’accélère pour remonter
rapidement sur le groupe de tête. Comme je supporte sans problème
l’accélération, je poursuis sur ce rythme même après avoir rejoins la tête.
Avec le jour levé, le cessez-le-feu est terminé et Phu
a pris la tête du petit groupe. Je m’installe juste derrière lui. Sensation
bizarre, je suis bien loin d’être habitué à marcher derrière Phu. Après le départ, je ne le vois d’habitude que pendant
quelques minutes. Je reste callé derrière lui et en me retournant, je constate
que je suis le seul à le suivre. Lui aussi doit faire une pause technique et je
me retrouve en tête. Ce n’est pas un effet du hasard, comme sur certains départ, alors je savoure le petit plaisir de la
situation. Il ne m’est jamais arrivé de me retrouver en tête d’une course, même
par étapes, et je doute que ça m’arrive souvent. Euphorique, je remets même un
petit coup d’accélérateur. L’altitude ne me cause vraiment aucun soucis. Je me souviens que sur l’AMT,
je m’étais trouvé poussif sur cette montée vers le Larkya
La. La montée est d’ailleurs assez particulière parce que très douce voire en faux plat entre Darmasala et le sommet et donc très longue en distance.
Le
jour est maintenant complètement levé et un petit vent froid souffle. Je dois
remettre la capuche de mon gore-tex pour m’isoler
plus efficacement. Une petite descente me permet de trottiner agréablement et
je suis maintenant en vue de plusieurs groupes de trek qui ont du quitter Darmasala. Certains sont visiblement loin d’être à la fête
et ils ont l’air un peu ahuri en me voyant passer. Et ce n’est pas fini, il en
reste encore une trentaine derrière. Depuis, que je suis parti seul en tête,
j’évite de me retourner. Non pas que je redoute le retour de coureurs. Après
tout, ce serait logique, mais je veux rester sur mon rythme sans être tenté
d’accélérer si je vois revenir des coureurs. Et de toute façon, nous sommes
plus ou moins dans la brume et la visibilité est très moyenne. Nous sommes
maintenant sur un terrain enneigé mais comme le paysage de Sama
Gaon le laissait supposer il y a plutôt moins de neige qu’au mois d’Avril.
Alors que le col se rapproche, j’entends des pas derrière moi. Dawa et Phu me rejoignent, la
logique sportive reprend ses droits. Ils me dépassent rapidement mais je leur emboîte
le pas pour tenter de passer le col avec eux. D’ailleurs, il est en vue. La
couche de neige est plus significative. Dawa et Phu prennent une petite trace dans la neige qui semble
directe vers le col mais je me souviens que la trace habituelle part un peu
vers la droite pour rejoindre le col. Mon choix est payant, le chemin est
meilleur de mon côté et j’arrive en tête au col où la vue est dégagée. C’est
saisissant de beauté. Après quelques photos, je repars du col avec Phu et Dawa.
Maintenant,
c’est un autre sport, j’ai mangé mon pain blanc sur cette montée et je me suis
fait plaisir, mais il va falloir se taper l’interminable descente jusqu’à Darapani. D’abord un gros dénivelé sur une pente raide pour
arriver à Bimtang et ensuite une très longue descente
en faux plat le long d’une rivière. Au total, près de 40km pour 3300m de
dénivelé négatif. Pour ne rien arranger, je suis de nouveau en délicatesse avec
mon genou droit. Cette fois, c’est le grand classique en ce qui me concerne, un
tendon souvent le même un poil douloureux dans les descentes. En général, avec
les bâtons, j’évite que le problème ne se déclare mais avec les jours et surtout
les longues descentes qui s’accumulent, cette fois, je n’y échappe pas. Je dois
donc m’économiser sur cette première section raide. Pour ne rien arranger, le chemin
est glissant et pénible. Je fais une petite chute sans gravité. Sur la fin de
la zone neigeuse, il faut rester prudent parce qu’une glissade déclenchée
pourrait mener assez bas dans la pente … Phu et Dawa n’ont pas l’air motivés pour aller très vite dans ce
début de descente. Peut-être ont-ils décidé de m’attendre ? A la sortie de
la neige, ils reprennent un rythme plus rapide tandis que je gère à distance.
Alors que les premières sensations m’inquiétaient, la descente se passe sans
encombres et j’arrive à ménager le tendon récalcitrant. Vers 8h30 du matin,
j’arrive dans la plaine où le village de Bimtang est
installé. Plaine est un terme un peu exagéré mais dans ces montagnes raides et
rocailleuses de toutes part, cette zone plate et herbeuse où on pourrait
installer un terrain de foot détonne.
A Bimtang, je rejoins Phu et Dawa qui font une pause. C’est aussi l’occasion pour moi de
me ravitailler avec un coca et une soupe et de changer de tenue. Le soleil est
resplendissant et le collant court est de rigueur. Je vois arriver à cet arrêt
Régis et Dominique. Bonne surprise parce que je pensais les voir revenir plus
tôt sur moi vu leur rythme dans les descentes.
Un
brin de causette, et nous repartons tous plus ou moins en même temps. Dawa et Phu partent devant suivis
du duo Régis/Dominique et je ferme la marche à mon rythme moins rapide. Pas de
stress, c’est encore très long et je veux arriver dans le meilleur état
possible à Darapani. Lors de l’AMT,
j’avais mis plus de 5 heures pour ce trajet Bimtang-Darapani.
Parti un peu avant 9h, je prévois donc d’arriver vers 14h. Le paysage de ce
début de descente est grandiose, nous traversons quelques moraines et le
contraste des couleurs est saisissant entre les variations de couleurs des
roches, le vert des forêts en contrebas et le blanc et noir des hautes
montagnes. Je me régale. Physiquement, ce n’est pas désagréable non plus. Je
déroule bien et comme j’ai en tête le parcours et le degré de mon avancement,
le moral est au beau fixe. Je dépasse de temps en temps quelques trekkeurs qui
ont dû passer le col hier. Souvent très sympathiques, ils m’encouragent
gentiment. Après une petite heure, j’aperçois à une centaine de mètres devant
moi Dominique. Je suis surpris de le revoir. A la faveur d’une petite erreur de
sa part sur un embranchement du terrain, je le rattrape et nous allons faire la
route ensemble jusqu’à l’arrivée. C’est très long mais je me souviens
parfaitement du chemin et donc, je visualise toujours notre progression
régulière. Nous courons à un bon rythme régulier. Je redoutais cette descente
mais maintenant, sur ces faux plats descendants, je prends aussi beaucoup de
plaisir. Je m’amuse à annoncer à Dominique les prochains points particuliers du
parcours et surtout la petite remontée à mi-descente. Avec quelques autres
montées très courtes, ces intermèdes permettent de varier le rythme. Mon genou
me laisse tranquille mais je sens tout de même qu’au fil des étapes, il a un
peu encaissé.
Peu
après midi, nous arrivons en vue de Tilje, un village
important situé à une petite heure de Darapani où
nous entrons vers 13h, donc bien plus tôt que je ne le prévoyais. Environ 8h de
course pour cette étape de col, je suis très satisfait de cette journée mais
tout de même un peu secoué. J’ai l’après-midi pour me refaire une santé et
surtout le copieux déjeuner pour reconstituer les réserves, d’autant plus que
nous touchons un nouveau sac de ravitaillement. Pas d’autonomie prévue dans les prochains jour, mais ce sac permet de reconstituer le
stock de vivres de course avec quelques petites gâteries genre saucisson,
mimolette, graines salées. J’y met aussi quelques
affaires de rechange.
Les
autres coureurs se succèdent sur la ligne d’arrivée dans l’après-midi. Tout le
monde arrive marqué par cette longue étape mais dans des horaires normaux.
L’avancement du départ à Samdo a clairement limité
les dégâts pour cette étape qui avait été épique lors de l’AMT
avec de nombreuses arrivées nocturnes et quelques coureurs arrêtés sur le
chemin. Aujourd’hui, tout le monde pointe à l’arrivée sauf Jean-Marc qui avec
sa gastro persistante s’est arrêté en chemin. Gérard
est aussi arrêté en route et nous n’avons pas de nouvelles de Fabien qui est
maintenant détaché du groupe depuis trois jours.
Darapani-Chamé
Et
c’est à ce moment que ça a commencé à partir en c… Attention, je ne dis pas que
tout a changé du jour en lendemain. C’est vrai que depuis quelques jours, une
certaine lassitude s’était installée. Physiquement, à part les petits soucis du
côté du genou, la machine tournait bien et ma 8eme place au classement général
était inespéré mais la fatigue s’installe insidieusement. Rien de bien étonnant
après 280km et 17000m de D+. Curieusement, on ne s’en rend pas vraiment compte,
le corps fait le maximum pour compenser et continuer à avancer à un bon rythme
mais la réalité est que le corps s’épuise petit à petit et, inconsciemment, il
y a des conséquences sur le moral. D’une façon générale, je commençais à en
avoir marre de turbiner tous les jours. C’est vrai que j’aime les efforts
continus même sur plusieurs jours et mes compagnons de rando
savent que je ne suis guère amateur des pauses. Mais après 10 jours de course
dans les montagnes, j’éprouvais le besoin de faire un petit break, par exemple
d’une journée pour se changer un peu les idées, buller, et reconstituer les
réserves avant de repartir sur cette deuxième partie du parcours et surtout le Dolpo. Justement, une parenthèse sur le Dolpo.
Le programme prévu initialement pour ces 9 derniers jours est monumental avec
2/3 étapes de plus de 50km pour 3000+ et une journée avec deux cols à 5000m.
Déjà avant la course, ce programme me semblait monumental mais c’est vrai que j’aime
aussi les challenges et je l’avais finalement intégré dans ma tête. Maintenant,
après ces douze jours, je vois les choses différemment. Avec la fatigue
maintenant accumulée, ce programme me semble vraiment délirant et ce d’autant
que nous devrons porter en plus tente et nourriture et que les conditions météo
s’annoncent dures avec des températures très fraîches surtout la nuit et des
cols enneigés. Mon état d’esprit du moment est donc clairement que je vais jusqu’à
Marpha (point de départ du Dolpo)
et après on verra selon le programme si il est remanié et ma forme aussi bien
physique que morale. Enfin, dernier point qui fait que je doute de continuer
après Marpha, en
dehors des heures de course dans la journée, je ne vis que moyennement bien
le reste des journées. L’ambiance est sympathique mais je supporte de moins en
moins le groupe de 30 personnes. Je n’ai rien à reprocher à qui que ce soit de
ce point de vue. D’une façon générale, j’ai du mal à supporter ces groupes très
fournis. Sur l’AMT, j’avais plutôt bien vécu la chose
mais la course n’avait duré ‘’que’’ 10 jours. Là mon côté solitaire commence à avoir
du mal à supporter cette vie de groupe. En dehors de la température souvent fraîche,
c’est ce qui explique que je me réfugie souvent dans mon duvet pour écouter de
la musique ou des émissions de radio podcastées avant
de partir. Pourquoi ne pas le dire, il est aussi possible que l’étape du col
hier ait joué un rôle. J’ai fini très satisfait de ma journée et pas trop
atteint physiquement mais le lendemain, je ressens significativement la fatigue
engendrée. Donc ce matin, je me réveille avec le blues. Pourtant, le but de
l’étape du jour me réjouis. La vallée de Naar où nous
étions allés sur l’AMT est superbe et c’est une
magnifique variante du tour des Annapurnas avec un
passage à du Kang La à 5300m avant de rejoindre Manang, un village important du tour des Annapurnas. Donc même si physiquement je redoute cette
étape avec 3000m + pour 40km, je suis tout de même heureux de revoir ces
paysages, en espérant que la brume habituelle ne nous privera pas du plaisir
des yeux.
Aux
premières lueurs du jour, je crois entendre des plaintes qui viennent d’une
chambre de l’étage inférieur. Avec Pascal, nous croyons plutôt au bruit d’un animal
mais nous comprenons au petit-déjeuner que notre première impression était la
bonne. Nyima, une des deux sympathiques coureuses népalaises a quelques soucis de santé. Rien de
très grave, mais pour elle la course va s’arrêter ici. Son amie Lhakpa, elle, poursuit la course. Au moment du départ, plus
tard dans la matinée, c’est un moment de grande émotion, les deux amies doivent
se séparer et sont toutes les deux très émues et j’ai aussi les larmes aux
yeux. Avec les coureurs qui sont souvent dans le rythme de Lhakpa,
nous convenons de faire le maximum pour ne pas la laisser seule sur les chemins
et la réconforter.
La
course doit continuer ce matin, mais le moins qu’on puisse dire est que
l’enthousiasme est loin d’être général. Nous accusons tous plus ou moins le
coup physiquement après l’étape du col et on ne se bouscule pas au portillon
pour prendre le départ. Le départ du premier groupe est retardé et puis
finalement, les membres de ce groupe partent à des moments différents. Comme la
ligne de départ officielle est éloignée du lodge, on
peut penser qu’ils se sont regroupés sur la ligne mais j’en doute. Après tout,
l’importance de la compétition sportive commence à diminuer pour beaucoup de
concurrents qu’ils soient dans le premier ou le deuxième groupe. Pour beaucoup
d’entre nous, aujourd’hui, l’important sera de rallier l’arrivée sans encombres.
Je m’étais préparé psychologiquement à ce genre d’étape où l’envie serait absente
alors c’est le moment de vérifier que le moral tient le choc. Quoi qu’il arrive,
je n’ai de toute façon pas la tête à optimiser ma place au général aujourd’hui.
A la faveur de l’étape d’hier, je me suis un peu rapproché de mes deux
prédécesseurs au classement général (Corinne et Pascal) et je ne suis plus qu’à
45mn, mais je n’ai aucun espoir de les rattraper et surtout je n’ai pas envie
de payer le prix physique d’une tentative pour m’accrocher. Deux poursuivants
pointent à plus ou moins une heure et les suivants sont très loin donc au pire,
je devrais rester campé sur une belle dixième place. Tous les coureurs ne
partent pas vers Naar aujourd’hui. En effet, ¾
d’entre nous ont décidé après cet enchaînement de journées difficiles de couper
par le sentier des Annapurnas pour nous retrouver à Manang.
Côté
vêtements, j’ai récupéré un sous-vêtement un peu plus chaud et Corinne m’a
prêté une petite polaire. Je suis donc mieux équipé pour passer les deux cols à
plus de 5000m programmés dans les quatre prochains jours.
Départ
cool pour moi dans ce deuxième groupe et après l’écrémage habituel je me
retrouve en queue de peloton. Aucun soucis, au moins personne ne me dépassera.
Au bout de quelque temps, je retrouve Jean-Michel, le reporter qui suit la
course et prépare un DVD. Nous discutons
tranquillement sur le chemin de la tournure que prend la course et de celle
qu’elle pourrait prendre dans le Dolpo qui s’annonce
difficile et puis nos chemins se séparent.
Lors
de l’AMT, je m’étais fait une petite blessure au
mollet sur cette section et j’avais vécu une étape difficile. Aujourd’hui, pour
d’autres raisons c’est aussi difficile mais je mets un pied devant l’autre en
me disant que je finirai bien par voir la banderole de la fin de l’étape. Et
pas trop tard, si je poursuis sur ce rythme.
A
la sortie du village de Koto, je prend le chemin à
droite qui nous fait sortir du sentier classique du tour des Annapurnas pour partir vers la vallée de Naar. Au bout de quelques centaines de mètres, j’aperçois
Philippe qui est aussi au bord du sentier et me fait signe en croisant les
mains que nous devons nous arrêter là. Arrivé à sa hauteur, j’apprends qu’il y
a eu un éboulement un peu plus loin dans cette vallée très encaissée et le
passage n’est plus praticable. Quelques coureurs ont tenté de trouver un autre passage
mais sans succès et les options sont très dangereuses voire impraticables. Nous
devons faire demi-tour, reprendre le sentier du tour des Annapurnas
en marche de liaison puisque l’étape du jour est de-facto
annulée. Je suis un peu déçu de ne pas partir dans cette vallée mais je dois avouer
que la disparition de ces difficultés me soulage d’un point de vue physique. Et
je ne suis pas le seul dans cet état d’esprit. En fait, je ne vois pratiquement
aucun coureur qui ne soit pas satisfait de cette annulation qui va permettre
d’alléger les deux prochains jours. Je trouve dommage et même curieux que nous
n’ayons pas discuté de ce problème avant de partir aujourd’hui.
Comme
nous rejoignons maintenant Manang par le chemin classique
des Annapurna, la question est de savoir dans quel timing. Les coureurs qui
avaient de toute façon prévu de rejoindre Manang en
marche de liaison ont prévu de faire étape à Chame,
tout près d’ici. Nous pouvons donc simplement faire le même programme. Autre
option, rejoindre Manang dans la journée. C’est un
peu loin et nous risquons d’arriver tard mais avec quelques autres coureurs
nous pensons que c’est la meilleure option puisqu’elle nous permettra le
lendemain de prendre une journée de repos. Encore une autre option très
ambitieuse compte tenu de notre état, aller directement à Manang
mais ne pas faire de journée de repos et repartir tout de suite pour gagner une
journée à réutiliser dans le Dolpo.
Avec
quelques coureurs, arrivés à Koto, nous nous engageons sur le chemin vers Manang mais la direction de course a décidé d’attendre à
Koto le groupe de coureurs qui avait décidé a priori de rejoindre directement Manang par la vallée. Je pense avec d’autres que cette
attente est inutile, il suffit de laisser un message et partir vers Manang pour le lendemain faire cette journée de repos qui
me semble essentielle. Je pousse assez fort, peut-être trop, pour cette option
mais sans succès puisqu’il a été décidé d’attendre avant de prendre une
décision. Plus d’une heure plus tard le groupe attendu arrive et maintenant, il
n’y a plus guère de décision à prendre. Vu l’heure, Manang
semble loin et il est décidé d’aller jusqu’à Chame.
Dommage, je regrette beaucoup cette décision mais je n’ai pas d’autre choix que
de me faire une raison. Nous entrons dans Chame une
petite demi-heure plus tard.
Dans
l’après-midi, le temps se dégrade significativement. Bien sur la brume
habituelle, mais cette fois, c’est une pluie dense qui tombe et de la neige à
peine plus haut. Encore une autre donnée du problème. D’abord, il faut se
réjouir de cet éboulement. En effet, il est à parier que si nous avions rejoins
Naar comme prévu, la neige qui tombe cette après-midi
nous aurais empêché de passer le col à 5000m en toute sécurité. Un demi-tour à
ce moment aurait été bien plus problématique. Il faut aussi se réjouir du fait
que l’éboulement se soit produit si près de Koto nous évitant de faire un gros
chemin aller-retour. Autre aspect du problème, avec cette neige, le passage au
col à côté du lac Tilicho est problématique dans
cette zone sauvage et nous allons probablement devoir passer par le col
classique du tour des Annapurnas.
Chame-Manang
Ce
matin, la course reprend ses droits, nous quittons Chame
vers Manang par le chemin classique des Annapurnas. Finalement, cette modification de parcours me
permet de découvrir cette portion que je ne connais pas. Le premier regard en
sortant de la chambre est pour les montagnes et le ciel. La neige est tombée à
peine plus haut que Chame mais la couche ne semble
pas importante et bien sur le ciel est encombré mais il ne pleut pas. Il se
confirme que le passage du Kang La ce matin aurait
été particulièrement délicat. Quelques minutes avant le départ en un seul
groupe, j’entends Nil et Yves discuter de deux options et je perçois le nom
d’un village proche de Marpha. Comme je suis d’un
naturel curieux, je demande à Yves quelles sont les deux options dont ils
parlent. Visiblement ma question déplait et c’est un
euphémisme. Yves se met dans une colère qui me semble exagérée parce que je
n’ai posé qu’une simple question. Mais je comprends rapidement que c’est
surtout ma réaction vive la veille au moment du choix après l’éboulement qui
lui a déplu. Je comprends en partie et je suis désolé de l’avoir choqué mais ma
curiosité n’a rien de malsain et je veux simplement être informé et
éventuellement donner mon avis sachant que bien évidemment, ce n’est pas moi
qui prendrait la décision finale. Yves m’explique que ce n’est encore que des
options et ne veut pas me les expliquer parce qu’aucune décision n’a été prise.
La discussion est très vive et nous sommes tous les deux tous les deux très
émus et tout cela devant les coureurs qui sont sur le point de prendre le
départ.
Après
cette rapide discussion, le départ est
donné et je pars avec Yves pour tenter de poursuivre la discussion plus
calmement. Je lui explique mon point de vue. Il me répond qu’
il attend de moi que j’aie un esprit plus montagnard. J’avoue que même
aujourd’hui je n’ai pas compris à 100% son message. Je suppose qu’il
souhaiterait que je sois plus zen et que j’attende calmement que les décisions
soient prises mais ce n’est pas mon tempérament, j’aime comprendre où on me
mène surtout en montagne et à fortiori
quand les conditions sont moyennes. Je fais confiance à Yves mais il m’est
arrivé 2 ou 3 fois de subir les options prises par des guides qui n’avaient pas
bien évalué mon niveau ou mes attentes. En plus, depuis quelques années, j’ai
l’habitude d’organiser des randos avec des décisions
parfois importantes à prendre pour le groupe et donc j’ai un peu de mal à me
mettre dans une situation à 100% passive. Mon attitude curieuse n’est peut-être
pas complètement positive pour la cohésion du groupe mais je pense qu’il est
toujours préférable de discuter plutôt qu’attendre que la situation pourrisse.
Notre
discussion se termine sans réelle conclusion mais la mienne est qu’à partir de
ce moment, je garderai mes questions et réflexion pour moi, ce qui est
visiblement ce que l’organisation préfère. Pour détendre l’atmosphère, je
continue encore avec Yves en discutant d’autres sujets. Nous restons ensemble
avec aussi Jean-Marc et Lhakpa jusqu’à la fin de la
montée et ensuite sur la partie plus roulante dans la vallée vers Manang nos rythmes différents nous séparent.
La
bonne nouvelle de la matinée, c’est que le beau temps revient progressivement
et je prends plaisir à trottiner dans cette vallée. Je fais une petite pause
pour acheter quelques pommes délicieuses. Evidemment, c’est un peu touristique
et nous dépassons beaucoup de trekkeurs mais c’est aussi l’occasion d’échanger
quelques mots et parfois de sourire en lisant la stupeur sur leur visage. C’est
carrément l’incrédulité quand je signale à certains que nous arrivons de Katmandou
après deux semaines de course alors qu’il faudrait classiquement enchaîner 3
treks classiques pour un tel parcours.
Avec
Lhakpa, nous courrons en grande partie ensemble. L’envie
de courir sur ce chemin en faux plat étant variable, elle est parfois devant et
parfois je mène. Et puis elle semble tout d’un coup un peu se démoraliser et décroche
rapidement. Manang se rapproche et je commence à
apercevoir un terrain connu, la fin de la descente du Kang
La où nous devions passer. Un petit pont et je sais qu’il reste maintenant 4
petits kilomètres pour arriver. Soudain, je vois revenir Lhakpa
comme une fusée. Voyant elle aussi l’arrivée proche, sa motivation s’est
regonflée pour courir à bloc et je la laisse partir.
Après
4/5 heures d’une étape relativement courte, j’arrive sous le soleil à Manang. Une petite douche très fraîche et ensuite,
direction le restaurant pour un petit steak de yack. C’est délicieux, la viande
est très goûteuse. En fait de steak c’est une viande qui a été pré mâchée pour
une meilleure cuisson et probablement aussi parce qu’elle est naturellement
difficile à mâcher. Avec une petite sauce, quelques frites et une bière, c’est
divin et très bon pour le moral.
L’après-midi
dans le village est tranquille et je me promène dans les rues ensoleillées. Je
profite du temps libre pour faire réparer une de mes chaussures. La paire était
pourtant neuve au départ mais la réputation abrasive et destructrice des
sentiers népalais n’est pas usurpée. En me promenant, je suis perdu dans mes
pensées et elles sont centrées sur la suite des événements. Je continue à me
poser la question d’un arrêt éventuel à Marpha et
certains éléments me font pencher vers cette solution. Avant de partir, j’avais
la ferme motivation de finir cette course mais maintenant c’est différent.
Comme je l’ai déjà expliqué, une certaine lassitude s’est installée pour des
raisons que je ne vais pas expliquer. Je m’interroge aussi sur ce qui va se
passer dans le Dolpo. D’abord, le parcours va
probablement être modifié avec le passage dans la mythique Hidden
Valey qui ne sera probablement pas possible en raison
de la neige. Le passage sur les autres cols d’altitude est aussi incertain. Ensuite
côté physique, la formée générale, même fatigué, est acceptable mais je sens
tout de même que mes genoux accusent le coup. La météo est aussi très fraîche.
Au mieux, elle le restera et au pire, nous pourrions avoir de nouvelles chutes
de neige dans le Dolpo qui est une région très
sauvage avec très peu de populations surtout pendant l’hiver. Je redoute donc
un plan galère dans ces conditions difficiles avec un équipement qui pourrait
se révéler limite pour ces conditions. Les tentes que nous aurons sont
optimisées pour le poids mais ne protègent pas aussi bien que des tentes double
toit. Il est donc fort probable qu’en dehors des heures de course, nous soyons
bloqués dans nos duvets sans parler des nuits à -15° qui risquent d’être
difficiles. D’un point de vue découverte, qui est la
motivation essentielle pour moi, j’ai déjà fait un trek de trois semaines au Dolpo et le parcours prévu, surtout avec les modifications
possibles me motive moyennement. Ce point joue donc assez peu favorablement
dans la balance. L’aspect compétition pourrait aussi me conduire à continuer.
C’est vrai que cette huitième place est inespérée et même si je perdais une ou
deux place, le résultat serait superbe pour moi. Mais en fait, ce point n’est
pas suffisant pour compenser le reste. La compétition reste accessoire pour moi
par rapport au plaisir de l’expérience. Bien sur, j’aime me dépasser et cette
ambition peut parfois m’amener à vivre des situations très difficiles en montagne
ou dans le désert mais là, je risque de trouver très longs ces 9 jours dans le Dolpo si je n’éprouve pas du plaisir à y être et si les
conditions sont très difficiles.
Dans
ma tête la balance est donc en train de pencher vers un abandon à Marpha mais j’attends le briefing du soir pour affiner ma
réflexion. En effet, le conseil des coureurs se réunit cette après-midi et doit
définir une stratégie pour les prochains jours. D’abord, il est fort probable
que nous renoncions au passage au Tilicho pour aller
sur le classique Thorong pass
du tour des Annapurnas. En ce qui me concerne, la
décision serait presque positive parce que je ne connais pas ce passage alors
que je suis passé sur le Tilicho il y 6 mois. Pour la
suite dans le Dolpo, je pense qu’il faudrait simplifier
le parcours en supprimant la dernière boucle sans intérêt et faire un petit
repos après le Thorong pass
pour recharger les batteries avant de partir sur le Dolpo.
La volonté de maintenir un programme soutenu va se heurter à mon avis à la
réalité de la fatigue des coureurs. Vu la discussion du matin, je me garde bien
de parler de mes réflexions aux décideurs mais j’échange sur mes interrogations
avec d’autres coureurs.
Le
briefing du soir avant le repas arrive. Comme prévu, nous allons passer au Thorong La. Pour la suite, nous évitons Hidden
Valley et faisons étape à Ekla
Bathi. Ensuite, nous repartons vers le Dolpo par un autre chemin mais aucune info sur la suite qui
se décidera au jour le jour. En fait, j’ai appris par ouïe dire que deux
options sont envisagées dans le Dolpo, l’une
permettant d’éviter le col à 5700m mais qui fait passer par une zone pour
laquelle nous n’avons pas de permis de trekking. Je connais bien ce chemin,
c’est superbe et on passe notamment par le village ou a été tourné ‘’Himalaya,
enfance d’un chef’’. Les infos
officielles et officieuses ne changent guère mes conclusions de l’après-midi et
l’option de l’arrêt à Ekla Bathi
(nous ne passons plus à Marpha) se confirme à 99%
dans ma tête.
Manang-Thorong Phedi
Une
petite grasse matinée, c’est sympa encore que de toute façon, le rythme bilogique étant acquis à 7h, je suis debout. Non le top du
top, c’est le petit déjeuner gargantuesque à la meilleure boulangerie de Manang (eh, oui, le tourisme a apporté des formes de
restauration pas très typiques) qui propose des pâtisseries délicieuses et fort
caloriques. Heureusement, le deuxième départ est donné vers 10h et il reste du
temps pour la digestion.
Aujourd’hui,
c’est une étape relativement courte pour aller à Thorong
Phedi qui est le dernier lodge
avant le passage du col du Thorong et qui est situé à
4500m d’altitude. Comme pour le passage du précédent grand col, je décide d’y
aller cool aujourd’hui pour être en pleine forme demain pour le col qui devrait
être le dernier de ce périple en ce qui me concerne. Je prends donc rapidement
la dernière place du deuxième groupe tout en restant tout de même pas très loin
de Philippe et Jean-Marc. Le temps est clément mais les nuages arrivent
rapidement et l’ambiance est tout de même bien frisquette, ce qui ne m’empêche
pas de courir avec une seule couche. Le chemin est facile voire roulant avec
une majorité de faux plat et quelques raidillons. Je suis généralement peu
motivé sur ce type de terrain. Alors que la fin de l’étape se rapproche, je
commence tout de même à me motiver. Il commence à faire assez froid et surtout
une petite neige commence à tomber, il est donc temps de rentrer à l’écurie.
Alors, je mets un petit coup d’accélérateur qui me permet de rattraper et
dépasser Philippe et Jean-Marc. Je me fais plaisir et j’ai la sensation que
l’étape du col demain devrait être agréable d’autant que nous avons toute
l’après-midi pour nous reposer.
Le
lodge où nous sommes hébergés est confortable en
regard de l’altitude où il est situé. Je suis même logé pour la première fois
seul dans une petite chambre. Alors que j’ai regagné mon duvet après le repas,
j’entends un bruit bizarre de grattement dans l’obscurité. Un peu de lumière et
je découvre qu’une petite souris est en train de fouiller à l’intérieur. Ah
mais non, pas touche !!! Je la fait déguerpir et place mes affaires sur le
bord de la fenêtre. Cinq minutes plus tard, rebelote, je ne sais pas comment
mais elle a réussi à rejoindre le bord de la fenêtre et gratouille de nouveau.
Coriace la petite. Finalement, je ne vois qu’une solution, je pends mes
affaires à un clou dans la chambre et je pousse aussi mon lit à quelques
centimètres des murs au cas où elle trouverait le moyen d’aller y faire un
tour. En espérant qu’elle ne va pas escalader les pieds. Lumière fermée,
pendant quelques minutes avant de m’endormir, je l’entends qui circule dans la
chambre mais cette fois-ci, elle n’a plus rien à fouiller. J’apprendrai le
lendemain matin que je suis loin d’être le seul à avoir eu une visiteuse cette
nuit.
Thorong Phedi-Ekla Bathi
Aujourd’hui,
nous passons le Thorong, col classique du tour des Annapurnas, pour ensuite plonger dans la vallée de la Kali Gandaki, réputée pour être la plus profonde du monde (entre
les 8000m des sommets et le fond à moins de 3000m, c’est vertigineux). Nous ne
rejoignons pas Marpha qui était l’étape prévue après
le passage au Tiliccho Lake
mais Ekla Bathi qui est
plus au nord et en amont dans la vallée. Le départ est donné pour tout le monde
à 6h. Cette fois ci, pas de cessez-le-feu, les hostilités sont tout de suite
engagées. Dawa et Phu
partent comme des flèches devant et un petit groupe de poursuivants se
constitue juste derrière. Me sentant de bonnes jambes, je prend la tête de ce
groupe mais après quelques minutes Régis et Pascal me dépassent et me
distancent progressivement. Les sensations sont vraiment très bonnes et
j’arrive tout de même à rester en vue. Après avoir redonné une petite
accélération, j’arrive lentement à revenir sur eux sur ce sentier qui est
maintenant complètement enneigé même si la trace est bonne. Et puis, je
commence à avoir une sensation bizarre, mon souffle est très bon mais je
ressens comme un micro début de mal dans la tête. Je suis très bien acclimaté
mais être aux taquets à plus de 5000m n’est pas anodin et en tout cas, il faut
bien écouter son corps pour ne pas partir dans le rouge. Je reviens donc sur
mon rythme du début de la montée et tout redevient normal. Bien évidemment, je
dois renoncer à remonter sur Pascal et Régis et sur la fin du col c’est
Dominique qui me dépasse. Après une heure, j’arrive au sommet avec Corinne qui vient
juste de me rattraper. Belle montée, avec des coureurs que je ne suivrai jamais
au niveau de la mer et surtout dans un paysage ensoleillé merveilleux. Nous
apercevons au loin, de l’autre côté de cette immense vallée le massif du Dolpo qui est, en tout cas sur ce versant, moins enneigé.
L’espace d’un instant, je repense à ma décision d’hier. C’est vrai que la neige
est moins présente mais les autres raisons qui me conduisent à vouloir arrêter
restent et je décide donc de rester sur cette position.
Sachant
que je m’arrête ce soir, je pars tranquillement dans la descente d’autant que
maintenant, sans être douloureux, je sens que mes deux genoux commencent à
crier misère. Il est peut-être temps que je les laisse un peu tranquilles. Le
début de la descente est finalement moins délicat que prévu. C’est vrai que le
sentier est enneigé mais pas très glissant et la pente n’est pas raide. Sur la
fin, ça se complique. Le chemin devient verglaçant et je dois y aller pas à pas
sur quelques passages. Et tout d’un coup, mes deux pieds partent en glissade en
avant et je tombe sur le cul. Je ressent tout de suite
une douleur sur le flanc droit des côtes. Je suis tombé sur des cailloux qui
sont au bord du chemin. A priori, la sensation ne me laisse guère de doute. Je
ne sais pas qu’elle est la raison mais je suis visiblement fragile de ces os et
je me suis souvent cassé ou fêlés des côtes. Le souffle un peu coupé et la
douleur semble indiquer que je viens de me fêler une
côte. A priori, rien de bien grave puisque j’arrête la course
ce soir. En revanche, je voulais initialement continuer à marcher quelques
jours dans la région des Annapurnas avant de rentrer
sur Katmandou et cet incident peut compromettre ce projet. Par la suite, la douleur
s’atténue significativement. Mes sensations m’ont peut-être trompées.
Sorti
des zones glacées, je peux prendre plus le temps d’admirer le paysage magnifique. J’arrive
à Muktinath un lieu de pèlerinage bouddhiste très
connu de la région et aussi un superbe village. Je prends le temps de faire
quelques photos et puis je m’octroie une petite pause coca sur la place
ensoleillée du village avant de reprendre tranquillement cette descente. Plus
d’enjeux sportif donc je flâne et bien sur quelques
coureurs me dépassent. A 2 petits kilomètres de la fin, Lhakpa
et Jean-Marc me rattrapent et cette fois ci je m’accroche au wagon pour finir à
Ekla Bathi après une étape
relativement courte de 3/4 heures.
Peu
de temps après mon arrivée, j’officialise mon arrêt. Ce n’est pas une grande
surprise et c’est vrai que j’avais l’air déjà un peu détaché de la course
depuis quelques jours. Je dois maintenant décider ce que je vais faire dans les
prochains jours. Avec le refroidissement, la douleur dan les côtes vient de se
réveiller sévèrement et il n’y a plus de doute sur la fêlure. Autant dans un
contexte de course, j’aurais pu continuer à marcher avec ce problème, autant je
ne me vois pas me motiver pour marcher seul avec cette douleur qui est gênante.
Je décide donc de choisir l’option sans marche et retour par sauts de puce à Katmandou
en faisant du tourisme. Ayant pris la décision, je récupère le sac qui contient
le ravitaillement qui était prévu pour le Dolpo avec
beaucoup de bonnes choses : saucisson, galettes bretonnes, … hum, je
partage toutes ces friandises pour un apéritif pantagruélique sur la terrasse
qui est baignée de soleil. Je suis soulagé d’avoir pris cette décision et
qu’elle soit communiquée. Quelques coureurs essaient gentiment de me convaincre
de continuer mais le cœur n’y est vraiment plus.
Fin de course
Le
lendemain matin, j’assiste au départ des coureurs qui partent vers le Dolpo. Avec leurs sacs lourds de l’équipement et du
ravitaillement, le départ est tranquille et je leur souhaite bonne chance. Je
suis un peu ému de les quitter mais aussi heureux de partir tranquillement sur
le chemin pour rejoindre le bourg de Jomsom à
quelques kilomètres. Après un abandon, le coureur cogite toujours beaucoup et
j’ai bien sur pas mal repensé à cet abandon dans les jours qui ont suivi. Avec
la fatigue qui retombe, il m’est plusieurs fois arrivé de regretter un abandon
soit en me disant que j’aurais pu éviter des erreurs bêtes de gestion ou en me
disant que j’aurais pu insister. Là, j’ai eu beau retourner toute l’affaire
dans ma tête et ma vision des choses ne s’est pas modifiée. Je suis très
heureux de ces 14 jours dans les montagnes népalaises mais maintenant j’en ai
assez. L’intérêt de cette belle région du Dolpo et
mon beau classement de 8eme ne suffisaient pas à me motiver pour repartir dans
ces conditions qui s’annonçaient à mon avis difficiles. Le plaisir n’y était
plus du tout et même si je peux aimer la difficulté, voire l’extrême
difficulté, le plaisir d’être en montagne doit toujours sur la longueur prendre
le pas sur les difficultés. La conclusion de cette course m’amène à m’interroger
sur l’opportunité de retourner sur ce format
de course. Autant j’ai envie de repartir dans des montagnes lointaines
sur des treks très sportifs en autonomie et en petit comité, autant la course
avec ses contraintes et ses groupes importants n’est peut-être pas ce que je
vais rechercher dans le futur.
Autre
point positif de cet arrêt, j’ai pu découvrir d’autres aspects du Népal que je
n’avais pas eu le loisir d’apprécier jusqu’à maintenant : le village
typique de Marpha dans la vallée de la Kali Gandaki, le charme tropical de Pokhara,
le coucher de soleil grandiose vu du lac de Pokhara
sur les massifs himalayen (Dolpo, Annapurnas,
Manaslu) et le retour en bus de Pokhara à Katmandou
sans parler des jours passés à Katmandou mais cette arrêt long à Katmandou pour
apprécier longuement ses charmes était de toute façon prévue.
Epilogue
Après
plus d’un mois loin de mes bases du Vercors, je suis dans le train de retour
vers Grenoble et en cette fin de journée, je
commence à apercevoir les montagnes enneigées de la Chartreuse. Mon
plaisir de voir les montagnes est intact et l’envie d’y retourner le plus vite
possible est toujours là. Les projets de rando-course
fourmillent dans ma tête (HRP, GR20, Belledone,
Dolomites, … une liste sans fin). Et puis, la musique d’Amérique latine de mon
MP3 me rappelle ma prochaine destination lointaine, les montagnes des Andes.
Quelques années que je n’y suis pas allé et le projet d’un trek sportif au
Pérou ou en Patagonie m’occupe déjà l’esprit.