Compte rendu de la course Annécime , 15 Mai 2005

Etienne Fert

J’ai une affection particulière pour les trails qui sont un tour de quelque chose. Vous allez me dire, quand on souhaite faire l’arrivée sur le point de départ, il est difficile de procéder autrement. Non, ce n’est pas si simple, il ne suffit pas de faire une boucle chichiteuse dans une région donnée, pour accéder au titre suprême de tour, le parcours doit réellement faire le tour d’un point particulier, souvent un massif, le plus célèbre de ces tours étant bien sur l’UTMB, Ultra Trail du Tour du Mont-Blanc. Aujourd’hui, ce n’est pas un massif montagneux dont je vais faire le tour mais un lac, et l’un des plus connus des Alpes françaises le lac d’Annecy. Un tour bien entendu qui n’emprunte pas simplement les rives néanmoins charmantes du lac. Quel sacrilège et crime de lèse majesté ce serait d’en faire le tour sans prendre la peine de parcourir les montagnes qui l’entourent et qui offrent des panoramas sublimes sur a surface bleutée du lac.

Donc, le programme de la journée est simple, c’est le GR du tour du lac d’Annecy en partant d’Annecy dans le sens inverse des aiguilles d’une montre avec 75km prévus et 4600m de dénivelé. La course s’appelle l’Annécime est c’est la première édition en non-stop. Côté logistique, deux petites particularités. D’abord la course propose aussi une option relais avec deux personnes. J’avoue ne pas trop apprécier faire course commune avec des relayeurs. En particulier sur la première moitié, c’est une source de mauvaise appréciation quand on court avec l’un deux puisque lui stoppera sa course bien plus tôt, à un moment où on est encore qu’à la moitié de sa propre course. Néanmoins, j’ai maintenant pris l’habitude de ne calquer ma course sur personne d’autre et je ferai particulièrement abstraction pendant toute la course des coureurs au dossard caractéristique qui courent en relais. Deuxième particularité : les traileurs de base dont je suis partent à 4h du matin tandis que les plus performants ont eux un départ à 6h, ceci pour permettre une arrivée plus groupée et donc plus sympathique entre les coureurs. A priori, l’idée ne m’enchantait pas, goûtant peu la perspective de me faire doubler par quelques fusées vers la moitié de la course à un moment où le moral peut-être chancelant. Point positif, partant à 4h, j’ai un risque assez négligeable de me retrouver à lutter contre les temps limites de passage alors que partant à 6h, dans un mauvais jour, l’affaire n’aurait pas fatalement été gagnée par avance.

A 4h, je suis donc sur la ligne de départ de la promenade du Paquier, au bord du lac, dans une température frisquette. Les prévisions météo sont rassurantes pour la journée mais il reste encore pas mal de nuages accrochés aux pentes du lac. Après quelques centaines de mètres, nous rentrons très vite dans le vif du sujet, la montée vers le Semnoz, le sommet du parcours à 1700m d’altitude. Le balisage est parfait pour une course de jour mais dans la nuit les rubalises ne sont pas toujours visibles et je me laisse entraîner dans un groupe qui manque une bifurcation : bilan 5mns de perdues et je me retrouve dans la queue du peloton qui est déjà bien effilé. Après une portion assez raide, le chemin se stabilise en balcon au dessus du lac d’Annecy. C’est une succession de montagnes russes et je suis heureux de retrouver au bout d’une petite heure de course un sentier qui monte clairement vers le sommet. Je le savais la montée vers le Semnoz est longue et on n’en voit jamais la fin. Peu avant le lever du jour, je croise un concurrent qui semble désemparé qui me dit : ‘’D’autres concurrents arrivent en face, on doit être dans le mauvais sens’’. Je continue convaincu d’être dans le bon sens pour en fait tomber sur les frontales de contrôleurs …  Au milieu de la nuit, le doute arrive rapidement.

C’est justement la fin de la nuit, le jour se lève mais la visibilité est toujours limitée. Nous sommes dans les nuages qui sont accrochés au massif et une pluie fine tombe par intermittence. A l’approche du sommet, nous sortons de la forêt et le temps un poil dégagé nous permet d’apprécier le paysage. Au sommet, la vue est décevante mais je prends tout de même une photo en espérant que les conditions deviendront plus favorables. Côté timing, je pensais être au sommet en 2h30 et c’est 2h50 après le départ que j’y pointe. Je n’ai vraiment pas forcé dans cette montée mais je ne regretterai pas cette économie relative plus tard.

Le sommet du Semnoz, le crêt de Châtillon :

 

  Après un petit ravito juste en dessous du sommet, la descente qui suit vers le col de Leschaux est très roulante si ce n’est quelques lacets avant le village. Après le col, le GR part sur une route en faux plat montant. Pas vraiment un terrain que j’affectionne et je suis heureux de retrouver un sentier plus raide pour aller aux chalets du Soliant. Etant parti très prudemment, je commence déjà à rattraper quelques concurrents.  La seconde descente du parcours qui suit est aussi très roulante ce qui permet d’arriver vite au Mont Derrière. Je m’en rendrai compte plus tard mais je suis seulement à quelques centaines de mètres du GR des Bauges où je suis passé deux semaines auparavant.

La dernière montée avant la mi-course débute dans un chemin particulièrement boueux et plein de pierres glissantes. Inutile de s’énerver, j’assure tranquillement mes appuis pour ne pas perdre trop d’énergie à combattre les conditions du terrain. Je retrouve un terrain plus praticable et du coup j’accélère et rejoins quelques concurrents dont des relayeurs qui commencent à accuser le coup à l’approche de l’arrivée. Près du col, dans un passage particulièrement boueux, un traileur est complètement bloqué. L’une de ses chaussures est restée scotchée dans la boue et il est dans une position acrobatique dont il n’arrive pas à se sortir. Avec mes bâtons j’arrive facilement à le sortir de ce mauvais pas et montre l’intérêt des bâtons dans un terrain boueux. Dans la descente technique et boueuse qui suit je m’éloigne rapidement d’un petit groupe que j’ai rattrapé dans la montée toujours grâce à ses bâtons. Je crois avoir fait des nouveaux convertis à l’usage des bâtons. Après 15 minutes de divertissement, nous retrouvons une piste en bon état et même une portion de route. Je suis un peu déçu par la succession de ces descentes très roulantes mais la deuxième partie de la course sera complètement différente sur ce point.

J’arrive au ravitaillement à Lathuile près du lac d’Annecy et qui marque aussi la mi-course en 6h25. Je calcule mentalement que même avec un rythme un peu moins élevé, je devrais arriver en environ 13h30, ce qui est plutôt sur la fourchette basse de mes prévisions. J’ai le moral d’autant plus que je suis toujours en forme et que, cerise sur le gâteau, le soleil brille maintenant sur la région. Je prends dix minutes pour changer de tenue grâce au sac laissé sur la ligne de départ, remplir mon réservoir d’eau avec les poudres adéquates et manger un peu de tout.

La montée suivante très raide vers le col de la Forclaz se profile de l’autre côté de la vallée mais avant cela, il faut parcourir trois kilomètres sur route dans une atmosphère maintenant bien chaude. Pas vraiment ma tasse de thé mais je prends mon mal en patience en voyant la pente se rapprocher.

Quelques minutes pour me chauffer et je prends un rythme assez soutenu pour me taper cette montée. Les sensations sont très bonnes et comme je rejoins quelques concurrents, ma motivation augmente.

 

Dialogue intérieur :

Polar : Ici centrale de suivi des paramètres. Le sujet avance à plus de 700m+/h et son rythme cardiaque est monté à environ 150.

Le cerveau : ah ouai, ça tourne du tonnerre, je me fais bien plaisir là.

Le corps : c’est ça fait toi plaisir, c’est vrai que ça marche pas trop mal, mais faudra pas venir pleurnicher si plus tard la machine part en couille.

Polar : exact, des expériences antérieures ont montré qu’un surrégime se paye souvent très cher par la suite.

Le cerveau : oui, mais là j’ai pas l’impression d’être en surrégime, j’ai de bonnes jambes, la pêche et en plus j’ai super bien mangé au dernier ravito.

Le corps : non, t’as pas bouffé, tu t’es empiffré comme un tâcheron et maintenant faut que je digère tout ce merdier et qu’en même temps j’emmène la machine à bon train sur ce sentier. C’est pas de la tarte quoi …

Le cerveau : bon silence là dedans, c’est moi le chef, alors on exécute et on regarde le paysage. Non mais …

 

C’est vrai nous approchons du col de la Forclaz et la vue sur le lac d’Annecy est superbe.

Vue sur le lac avant le col de la Forclaz :

 
 

Le col de la Forclaz :

 
 

Zone de départ de parapentes après le col :

 
 

Un peu avant le col je vois arriver à quelques dizaines de mètres de moi un coureur puis un autre groupe de deux coureurs. Je suis un peu titillé de me faire rattraper de cette façon et du coup, je remets un petit coup d’accélérateur sans pouvoir empêcher les deux coureurs de me dépasser. Je me demande simplement si ils font partie de la course puisque aucun d’eux ne porte de dossard visible. Vingt minutes après le passage au col au milieu d’un sympathique comité de réception, nous atteignons le sommet et poursuivons par un parcours en arête de toute beauté avec le massif de la Tournette sur la droite. Symbole d’une organisation irréprochable, un bénévole nous attends au détour du sentier pour nous prévenir qu’il vaut mieux éviter de glisser hors du sentier sur les quelques dizaines de mètres qui suivent.

Arrivé au ravitaillement du chalet de l’Aulp, je suis toujours en forme, et je m’empiffre encore une fois. En subliminal, j’entends deux concurrents qui évoquent des places de deuxième ou troisième. Je suppose à ce moment qu’ils parlent des concurrents qui doivent être devant. Dans la petite descente qui suit, je me fais dépasser par une fusée qui a un dossard indiquant qu’il fait la course en solo. Là je suis vraiment dubitatif. Ca m’étonnerait que ce soit un coureur parti à 4h qui retrouverait une pêche du tonnerre. Je penche plutôt pour un concurrent parti à 6h et qui aurait comblé ces deux heures depuis le début. Je suis probablement en train de me faire rattraper par les premiers partis à 6h.

La suite du parcours est une traversée à flanc dans la forêt souvent plate et donc qui se court très bien mais aussi avec quelques raidillons sévères qui font s’emballer le cœur et enfin quelques passages techniques. Quelques bûcherons ont récemment travaillé dans le secteur et sur une trentaine de mètres du GR, le chemin est carrément recouvert d’arbres abattus. Sans quelques rubalises, je n’aurais jamais pensé que le GR puisse être là. Alors il faut bien traverser mais c’est une véritable acrobatie surtout avec le bois qui est encore mouillé suite aux pluies récentes. Je fais une partie du chemin avec les deux coureurs qui m’avaient rattrapés et dépassés juste après le col de la Forclaz. Nous finissons par échanger quelques mots et je partage ma pharmacie avec Lionel qui a des crampes : une pastille de sel et plus tard un Doliprane pour les douleurs aux jambes. Après avoir moi-même bénéficié de la pharmacie d’un autre concurrent lors du Grand Raid de la Réunion pour calmer la douleur d’une tendinite, je suis bien heureux de pouvoir rendre ce type de service à un autre traileur. Au fil des diverses montagnes russes et traversées, nous progressons toujours à un bon rythme, je suis toujours en pleine bourre et je prends vraiment un grand plaisir. Au fil de la discussion, je finis par apprendre que Lionel est aussi un concurrent mais qu’il est parti au départ de 6h donc deux heures plus tôt. Son collègue est un ami qui l’accompagne sur cette portion. Je suis donc en train de suivre sur cette portion le futur 4eme de l’épreuve (et aussi 4eme à l’UTMB2004 en passant) et c’est inhabituel pour moi de suivre un coureur d’un niveau bien supérieur au mien. C’est finalement l’intérêt de ce départ décalé. Sur les quatre coureurs qui m’ont dépassé, je n’en ai vu que deux, les deux autres m’ayant probablement dépassé sur un ravitaillement.

J’arrive au col de Bluffy après 10h30 de course, il me reste environ 1000m de D+ et 15km. Dans le début de la dernière montée au Mont Veyrier, je commence à accuser le coup et Lionel me lâche définitivement.

Le corps : ben voilà, monsieur a gagné, après avoir fait le malin à la Forclaz, il en chie.

Le cerveau : oh, faut pas exagérer, j’ai un petit coup de moins bien mais ça avance toujours pas trop mal non ?

Polar : Je confirme, le sujet est un peu moins rapide mais atteint tout de même la vitesse ascensionnelle de 600m/h.

Le cerveau : alors, tu vois ! Y’a pas de quoi crier au loup, je vais gérer tranquillement dans la montée et après y’a plus que de la descente. Et puis, si je n’avais pas eu un petit coup de barre, je me serai reproché de ne pas être allé assez vite dans la première moitié.

Le corps : Je sais pas ce que t’as fumé aujourd’hui mais t’as rarement été aussi optimiste. On en reparlera plus tard …

Effectivement, je prends mon petit mal en patience mais la configuration de la montée n’est pas idéale pour le moral. Le GR fait en fait un long tour de la montagne par la droite pour rejoindre le col des Contrebandiers et enfin s’attaquer au mont Veyrier lui-même. C’est long, très long. Heureusement, un coureur relayeur me dépasse vers le col et m’encourage gentiment. Arrivé à ce qui semble être le sommet, je pousse un ouf de soulagement et termine la pellicule de mon appareil photo jetable.

Le lac d’Annecy vu du Mt Veyrier :

 
 

 
 

Pour avoir mal étudié le parcours sur la carte, je ne me doute pas de la longueur du parcours en crête qui me reste avant de pouvoir effectivement redescendre. C’est interminable avant de rejoindre le vrai Mont Veyrier qui est au bout de l’arrête. Petites montées et descentes dans un terrain calcaire très accidenté. J’essaie de rester concentré dans ce terrain délicat, mais je fini par faire un vol plané suite à un appui très aléatoire sur une roche en pente. Heureusement pas de bobo. En tout cas, moi qui me plaignait sur la première partie du parcours des descentes trop roulantes, je suis maintenant bien servi ! Je croise un couple de touristes en goguette. L’homme fait une plaisanterie qu’il semble trouver drôle : ‘’Oh, regarde le skieur, il a pris ses bâtons mais il a oublié ses skis’’. J’ai l’habitude de ne pas m’offusquer de ce genre de plaisanterie lourdaude, j’accepte même sans réagir les imitations lamentables du bruit d’un pneu crevé quand je passe en vélo. Mais là, je ne suis pas d’humeur et je laisse fuser entre mes dents un ‘’Imbécile’’ qui me soulage.

J’arrive enfin à l’autre bout de l’arête et je fais une petite pause pour manger avant de me lancer dans la descente.

Le cerveau : ces deux barres sont vraiment les bienvenues

Le corps : ben oui, ducon, t’avais un petit coup de fringale dans la montée et tu ne t’en es même pas rendu compte …

Le cerveau : oh ça va le grincheux, tout est bien qui finit bien. Encore une petite descente et on va finir ensemble une jolie course.

Le début de la descente dans les roches calcaires est encore pénible mais la suite en lacets sur terre est très roulante et je lâche les freins jusqu’à l’arrivée au bord du lac. Ce n’est pas fini, pour rejoindre le Paquier, il y a encore presque trois kilomètres au bord du lac. J’ai bien repris du poil de la bête depuis le Mont Veyrier et j’arrive très heureux de cette course au milieu d’un public bien sympathique. Côté chiffres mon Polar indique 80 km et 4600m+ en 13h26. Je suis 18eme sur 60 partants. Le premier a fait 10h20, je suis donc plutôt en dessous de mon temps habituel par rapport au premier (30% en plus sur un trail classique et 50% sur un ultra-trail). Autre référence pour moi, la première femme, Corine Favre, termine en 12h52. Donc, au final, une très belle course pour moi sur un superbe parcours et une organisation parfaite. J’attends avec impatience ma prochaine course, le raid du Mercantour.

Le corps : il oublie de dire qu’il termine à 5minutes de deux autres concurrents. Avec un petit coup de bourre ou avec des arrêts un peu moins long pour manger ou faire des photos, on serait 16eme.

Le cerveau : je rêve, c’est toi qui te plaint que je n’aie pas poussé un peu plus !!!???

Le relevé Polar de la journée :

 

 

  Et en bonus, d’autres photos prises par Nicolas Cointepas pendant sa course :

Roc des Bœufs :

 
 

Lac d’Annecy depuis le col de la Forclaz :

 
 

Descente vers le col de Bluffy :

 
 

Annecy de puis le Mont Veyrier: