Situation générale du parcours (point

Récit de la Trans333, dans le désert Egyptien du 13 au 17 Novembre 2005

Etienne Fert

 

Lawrence d’Arabie vient de convaincre les tribus arabes de s’allier pour combattre l’occupant séculaire turque et surtout, il a eu l’idée d’un coup de génie militaire qui marquera symboliquement le début d’une révolte qui les mènera à Damas. Aqabat, une ville clé du dispositif turque au bord de la mer rouge est théoriquement protégée d’attaques territoriales par un désert difficilement franchissable, à tel point que les turques ont dirigés tous les canons qui défendent la ville vers la mer. Les combattants arabes traversent ce désert pour ensuite attaquer par surprise la ville. Dans le film ‘’Lawrence d’Arabie’’ de David Lean (achetez vite le DVD si vous ne l’avez pas encore vu), après avoir lancé le cri de ralliement ‘’A Aqabat’’, les troupes déferlent sur Aqabat et s’emparent facilement de la ville. La scène de la charge dans la plaine est de celles qui donnent le frisson. Un grand plan large de cette troupe à cheval qui fond littéralement sur la ville dans un cri de victoire.  

Jeudi 17 Novembre 2005, le jour se lève et je viens de quitter le dernier CP de cette Trans333 pour me diriger vers l’arrivée tant espérée dans un paysage lunaire de calcaires blancs aux formes chaotiques et néanmoins évocatrices. C’est cette scène de la déferlante des troupes arabes sur Aqabat qui me vient à l’esprit. Mais quelle mouche m’a donc piqué ? Ai-je totalement pété les plombs après quatre jours de course dans le désert Egyptien. Non, je viens simplement de réaliser que le nom du lieu-dit qui marque l’arrivée au cœur d’un canyon est Aqabat. La succession de coureurs plus ou moins fringants qui rallient l’arrivée depuis Mercredi est bien loin d’une vague de combattants héroïques et j’espère que le lecteur me pardonnera la comparaison mais cette pensée agit comme un stimulant sur mon esprit embrumé par cette longue traversée.

Le départ

La cour de notre hôtel, le matin du départ

 

Après une nuit dans un hôtel de l’oasis de Bahariya, situé à 500km au sud-ouest du Caire, les 4x4 de l’organisation nous ont emmenés à quelques kilomètres sur le site du départ de la course. C’est l’effervescence. Bien sûr l’excitation d’être au départ de ce monument de la course à pied. 333 kms dans désert …. Putain mais c’est un truc de fous !!! Un peu inconscient, encore en France, la distance me paraissait humaine. Et pourtant, c’est à peu près ce qui sépare Paris de Rennes. Arrivé sur le lieu du départ avec les décors réels, je réalise enfin. C’est terrible et j’en ai froid dans le dos.

Fringuant, sur la ligne de départ

 

Heureusement, un dernier détail pratique de la plus haute importance nous occupe tous l’esprit : la mise en route du GPS. Le parcours de la Trans333 a cette particularité de ne pas être balisé. Chaque concurrent utilise un GPS Garmin ForeTrex fourni par l’organisation sur lequel a été chargé le tracé que nous devrons suivre. Le fonctionnement est théoriquement assez simple. Il suffit au départ de suivre les menus pour programmer le GPS pour se diriger sur la trace qui au fil des CP intermédiaires mène à l’arrivée. Sauf mauvaise manip, le GPS ne sort jamais de ce mode, même quand les batteries sont changées. Pour se guider, il suffit de regarder le cadran en avançant, la flèche verticale indiquant que son sens de déplacement coïncide avec la direction du CP. Petite subtilité, il y a deux parcours tracés sur le GPS. Un parcours avec tous les points intermédiaires et un autre avec uniquement les points GPS associés au CPs. Dernière subtilité, la route CP contient aussi quelques points intermédiaires ‘’fortement recommandés’’ sans être obligatoires. C’est le plus souvent des points de passage particuliers, par exemple pour descendre une petite falaise. La plupart des concurrents vont suivre cette route CP sans se poser de questions. A priori, le système est simple et permet de se guider efficacement dans le désert sans beaucoup de manipulations du GPS et surtout sans la contrainte complexe d’organiser un balisage. Mais les GPS ont été fournis et programmés hier ce qui a laissé peu de temps à chacun pour se familiariser avec son fonctionnement. Cet instrument est vital pour ne pas se perdre et on peut donc comprendre que la compréhension de son fonctionnement suscite des inquiétudes. Habitué à ces instruments de haute technologie, je me suis relativement bien familiarisé avec son fonctionnement alors j’essaie au maximum de faire le tour des popotes pour vérifier que chacun est au moins sur de bons rails pour le départ. Ensuite, espérons que chacun s’en sortira, en particulier quand la solitude touchera une bonne partie des concurrents.

CP1

Après la traditionnelle photo de famille, le départ est donné à 9h30. La troupe s’élance tranquillement sur une pente en faux plat vers un petit col que chacun a pris comme premier point de repère. Je prends tranquillement mon rythme de base pour ménager mes forces, tout en surveillant mon cardio-fréquence-mêtre. Le cadran affiche 145 pls/min, un chiffre élevé, je vise normalement des valeurs autour de 130 mais cette élévation du rythme est plutôt classique pour la première demi-heure. Avec la mise en route progressive et la nervosité du début de la course qui baisse, mon rythme va se stabiliser après 30 minutes de course vers les 130. Côté place, je suis dans le premier tiers des concurrents, ce qui me parait normal. En dehors de l’objectif fondamental de finir cette course, j’ai quelque part l’idée que si tout se passe bien, je pourrais me classer dans les dix premiers mais j’ai pris la résolution de songer éventuellement à mon classement à partir de la mi-course.

Après le passage du petit col, la belle unanimité qui avait mené la troupe des coureurs vers ce point de passage éclate vite. Je continue à suivre bêtement le cap indiqué par mon GPS mais beaucoup de coureurs autour de moi adoptent un cap plus à gauche. Je suis dubitatif  et je commence à douter de mon choix. Non pas que je pense que la majorité ait toujours raison mais je n’ai pas encore une confiance totale dans mon GPS. Je reste tout de même sur mon cap GPS tout en vérifiant que je garde toujours en vue d’autres coureurs.

Le plateau sablonneux sur la première partie du CP1

 

Côté terrain le plateau sablonneux est plutôt praticable même si la marche s’impose parfois pour ne pas s’épuiser inutilement. Après une longue ligne droite et un petit faux plat montant, nous sommes plusieurs coureurs à converger vers le premier point ‘’fortement recommandé’’ du parcours qui se situe à 18kms du départ. C’est un petit col où nous avons l’occasion de faire un petit coucou à un 4x4 de l’équipe médicale.

La vue sur la plaine du col

 

Juste après ce passage, mon GPS bascule automatiquement sur le prochain point, le CP1, et je comprends pourquoi certains coureurs avaient tendance à obliquer plus à gauche que moi après le premier col. Après ce point, le cap est légèrement modifié vers la gauche et ces coureurs ont tout simplement choisi d’aller directement au CP1 sans passer par ce point intermédiaire. Le gain en distance est relativement faible mais il semble aussi que ce point intermédiaire n’était pas indispensable pour monter sur le petit plateau dans de bonnes conditions. Heureusement, il n’y aura pas de nouveaux points intermédiaires ‘’fortement recommandés’’ avant le CP11 et donc pas de choix cornélien avant longtemps.

Malgré le soleil de midi qui écrase les contrastes de couleur, le paysage de ce plateau avec de petites formations rocheuses et de petites dunes est superbe.

Paysages avant le CP1

 
 

 
 

J’arrive au CP1 après 22 kms et 3h de course. Le CP est rapidement bâclé. Pas de grosse chaleur qui justifierait un arrêt significatif pour se rafraîchir, la température à l’ombre ne dépasse pas les 25°. Je refais les niveaux d’eau et je prends quelques morceaux de pain et une banane.

CP2

En repartant du CP, mon GPS me réserve une petite mauvaise surprise. J’ai choisi d’afficher sur le cadran la distance qui me sépare du prochain CP, plutôt que la distance jusqu’à l’arrivée. Non, vraiment, partir en lisant 333 pour voir péniblement le chiffre diminuer pour arriver à 0, c‘est pas raisonnable. Donc, je m’attends à voir s’afficher à peu près la distance qui sépare normalement deux CPs, c'est-à-dire 22,5km. Et là, surprise, c’est 24,5 qui s’affiche. Vous me direz, 2 kms de différence pour quelqu’un qui veut en faire 333, ça ne devrait pas me remuer beaucoup l’esprit et pourtant, si cette petite plaisanterie se reproduit régulièrement, ça va finir par chiffrer sérieusement. Alors un petit froid s’installe gentiment dans mon cerveau. Je tente de me convaincre que cette différence sera rattrapée sur des CPs plus courts.

A part cette petite émotion, pas grand-chose à signaler sur ce CP. Mon cerveau n’a pas imprimé grand-chose … Je devais être plus ou moins en roue libre, un œil sur mon GPS pour vérifier le cap et un autre pour regarder le superbe paysage. Souvent seul, le peloton s’étant maintenant étiré, j’aperçois tout de même de temps en temps d’autres concurrents qui ont choisi un cap un peu différent. Malgré la précision théorique du GPS, il est en fait assez naturel que les chemins se séparent sensiblement. Il faut parfois s’écarter de la ligne droite théorique pour éviter un monticule ou une zone de sable mou et ces choix impliquent des divergences. A l’approche du CP, les routes convergent progressivement.

J’arrive au CP2 à 15h43 après 6h de course. Pour l’instant tout va bien. Je n’ai pas souffert de la chaleur, mon appétit est toujours au rendez-vous et je suis même remonté à la huitième place. Il faudrait peut-être que je me calme ... Alors, cette fois-ci, je m’octroie un arrêt plus long pour faire un petit festin. Coca, banane, pain et surtout la fameuse ‘’soupe’’. C’est en fait un bol de lyophilisés type Bolino qui contient des pâtes fines avec des petits légumes. Je mange la première d’une très longue série avec grand plaisir.

CP3

En partant du CP2

 

 C’est reparti, je finis tranquillement mon festin en marchant et crrrraaacc. C’est le bruit que je fais avec mes dents. En mordant goulûment dans le pain, je viens d’écraser un caillou qui s’était glissé là et je ne suis pas sûr qu’une de mes dents ne se soit pas brisée dans cette affaire. J’envoie sur le champ ma langue évaluer la casse. Apparemment, plus de peur que de mal, aucune destruction significative, ce qui est confirmé par l’envoi d’eau froide qui ne provoque aucune réaction douloureuse. En fait, je découvrirai bien plus tard qu’un petit morceau de dent s’était cassé et détaché plus tard. J’en serai finalement quitte pour une visite desagréable chez mon dentiste.

En dehors de cet incident, j’essaie de digérer le chiffre qui s’annonce pour le prochain CP : 23,4 kms. Allez, pas de panique, je continue à me convaincre que cet autre supplément sera rattrapé plus tard. Une nouvelle fois, peu de temps après le CP, les routes se séparent et chacun suit sa route vers le prochain CP. Le soleil tombe maintenant rapidement vers l’horizon et je savoure ces derniers moments de jour dans une atmosphère déjà rafraîchie avant la longue nuit. Le soleil se couche effectivement à 17h30. Etant proche des tropiques, la nuit n’est pas trop longue en hiver mais il faudra attendre tout de même presque 13 heures pour retrouver le jour.

Mon GPS indique maintenant que je suis à 3kms du CP et j’aperçois déjà une petite lumière. Sans aucun doute c’est le CP qui semble proche mais il me faut encore 20 minutes de course pour l’atteindre à 19h30. Là encore, je m’étonne de voir à quel point les coureurs peuvent arriver d’endroits différents …

J’ai placé mon premier ‘’drop bag’’ à ce CP. J’y trouve du ravitaillement et ma première paire de chaussettes de rechange. C’est l’occasion d’examiner l’état de mes pieds. En milieu de journée, j’ai eu quelques inquiétudes en sentant un petit échauffement de mes doigts de pieds mais finalement tout va bien. A part une petite ampoule sous un ongle de petit doigt de pied, tout est nominal. Moi qui redoutait comme la peste les ampoules avant la course, je suis rassuré sur ce point. Le cocktail chaussures avec deux tailles de plus, guêtres et pommade anti-frottement est visiblement parfaitement efficace.

Après une bonne demi-heure bien occupée aux taches habituelles du CP, j’entends s’élever une voix : ‘’quelqu’un a l’intention de partir bientôt ?’’. Sur ce type de course, je ne recherche pas systématiquement la compagnie. C’est en effet une bonne aide morale et la conversation peut aider à passer le temps de façon plus agréable surtout la nuit. Deux GPS valent aussi mieux qu’un pour s’orienter dans la nuit. En revanche, le risque existe de se calquer sur un rythme qui n’est pas le sien au risque de se griller. Assez curieusement, je supporte plus facilement les moments difficiles seul qu’avec un compagnon et surtout, dans ces moments, je crains d’infliger à mon compagnon une mauvaise humeur qu’il ne mérite pas. Ce soir, partir dans cette nuit, même bien éclairée par la lune, en compagnie me semble une bonne idée, alors je réponds que je suis sur le départ.

CP4

Avec Patrice, nous partons tranquillement. La nuit est tombée et l’humeur est plutôt à se ménager. Nous alternons course et marche au gré du terrain. Sans être très bavards, nous échangeons parfois quelques mots pour découvrir que nous avons un point commun : nous avons tous les deux travaillé pour Philips !

La clarté lunaire devrait nous permettre de distinguer le paysage, mais il n’y a rien à voir. Le plus souvent, le terrain est plat, seulement parfois agrémenté de quelques monticules. En revanche, le type de sol a changé significativement. Alors que l’essentiel du début de course se déroulait sur un sol lisse et sablonneux, le terrain est maintenant partiellement rocheux et parsemé de multiples cailloux plus ou moins gros. Il est difficile, même en étant vigilant de ne pas tamponner régulièrement l’un de ces cailloux. Patrice peste régulièrement et est en train de s’abîmer les doigts de pieds. Je suis heureusement plus chanceux. Quand je tamponne, les deux tailles de plus sur mes chaussures me sont fort utiles. Il est aussi possible que mes multiples rando-courses estivales sur les sentiers montagneux m’ont habitué à ce genre de terrain difficile. Finalement, cet entraînement intensif en montagne s’avère utile de façon surprenante pour le désert …

Malgré la monotonie du terrain, le temps passe relativement vite  et nous nous entendons bien dans la progression. Chacun relance à tour de rôle pour alterner harmonieusement course et marche.

Ah, j’allais oublier, mais nous avons eu tout de même droit à un beau spectacle, court mais intense. Nous avons vu une étoile filante. Non, pas simplement un petit point lumineux mouvant et visible pendant quelques secondes mais une véritable explosion lumineuse dans le ciel, digne d’une fusée de feux d’artifice.

Le CP4 ne m’a laissé absolument aucun souvenir. Soupe, banane, coca, pain, remplissage et comme d’habitude, nous sommes choyés par les bénévoles qui tiennent le CP. Nous nous arrachons ensembles à la douceur du CP.

CP5

Toujours le même programme, un paysage monotone, et pour ma mémoire, c’est encore le trou noir. A croire que j’ai réussi à dormir en marchant. Aucun risque, je n’avais aucune envie de dormir au milieu de cette nuit. La dernière nuit avant la course a heureusement été très bonne et le café ingurgité dans la journée fait aussi son effet.

A l’approche du CP5, nous avons une petite distraction imprévue et plutôt désagréable. Patrice, plus fringuant, a pris un peu d’avance et nous sommes maintenant chacun de notre côté à quelques dizaines de mètres du but. Mon GPS affiche 100m, 80m … et toujours pas de lumière en vue. Ben, il est bien camouflé celui là. Et tout d’un coup, la distance passe à 22,5km. Le GPS vient de basculer vers le prochain objectif … En dehors, du fait qu’un CP manqué signifie la mise hors course, je n’ai vraiment pas envie de me taper encore une vingtaine de kilomètres avant de me refaire une santé dans un CP. Je retrouve Patrice et nous apercevons la lumière d’un autre coureur qui a eu visiblement le même problème puisqu’il arrive de la direction dans laquelle nous devrons partir du CP. Encore faut-il le trouver ce CP. En désespoir de cause, nous crions et c’est efficace, une petite lumière arrive dans notre direction et en allant vers elle, nous apercevons le CP. Tout est bien qui finit bien.

A la faveur du refroidissement de l’arrêt, je commence à sentir un certain engourdissement dans mes jambes. Pas de panique pour l’instant, mais je commence tout de même à me faire du souci.

CP6

Après 30 minutes d’arrêt, je repars tranquillement vers le CP suivant. Patrice me rejoint rapidement. La bonne nouvelle, c’est que le CP est à ‘’seulement’’ 18kms. Ouf, le rééquilibrage tant attendu des distances de CP à CP est bien là. Je réchauffe tranquillement mes muscles engourdis. Avec la nuit qui avance, la température s’est sérieusement rafraîchie et le lever du jour est maintenant attendu avec impatience. Comme d’habitude lors d’une nuit blanche de ce type, l’envie de sommeil se fait plus insistante juste avant le lever du soleil mais heureusement, les toutes premières lueurs du jour vers 6h mettent fin à cette pulsion. Mon corps a compris que le temps du sommeil est fini, même si il n’a pas commencé. Une nouvelle journée s’annonce. Pour moi, pas forcément sous les meilleurs auspices. Avec la mise en route, mes douleurs dans les jambes n’ont pas disparu et la course devient de plus en plus difficile. Patrice, lui est en pleine forme et avec le jour qui est revenu, il se sent d’accélérer un peu. D’un commun accord, vu notre différence de forme, nous nous séparons et il me prend rapidement du terrain. Redevenu seul après cette nuit finalement vite passée, je gère tranquillement mon effort pour essayer de me ménager. A ce stade, nous en sommes à peine au premier tiers de la course et la mi-course est encore bien loin. Jusqu’à présent, les kilomètres et les CP ont vite défilé mais je pressens déjà que mon cheminement va devenir plus laborieux.

J’arrive au CP6 à 8h45. Je m’allonge tout de suite sur les matelas pour profiter du soleil qui nous chauffe délicieusement et manger encore comme un glouton. Quand l’appétit va … et bien non, là, tout ne va pas. J’ai vraiment mal aux cuisses et du coup un moral en berne. Patrice arrivé finalement pas trop longtemps avant moi me rassure. En tout cas, lui semble en pleine forme et j’ai déjà le sentiment qu’il va continuer à remonter dans le classement.

Florence, l’un des docteurs de l’équipe médicale me propose un massage que j’accepte avec joie. Ca fait un peu mal mais mes muscles profitent bien de ce traitement. Alors, plutôt que rester encore sur le CP pour continuer à récupérer, je décide de repartir tranquillement quitte à m’arrêter plus longtemps au CP suivant où j’ai prévu quelques changements de vêtements. Au vu de la suite, c’était peut-être une erreur …

CP7

Avec le jeu des arrêts aux CPs, je repars en 4eme position. Je me retrouve largement au dessus du classement que je pensais raisonnable compte tenu de mes capacités. Raison de plus pour continuer à me ménager. En partant, quelques touristes en 4x4 qui sont là pour visiter une grotte m’encouragent tout en me regardant d’un air dubitatif. J’espère que mon état physique ne fait pas trop pitié. En tout cas, ma démarche n’est pas spécialement aérienne. J’ai encore quelques douleurs et j’espère qu’elles vont disparaître au fil de la mise en route.

Mais cet espoir est vite déçu. Au fil des heures, mon état empire et j’ai bien du mal à maintenir une modeste moyenne de 4/5 km/h. La chaleur, avec la fatigue, devient moins supportable. Bref, c’est la galère et je commence sérieusement à gamberger. Curieusement, pour me rassurer, je bâtis des plans de marche jusqu’à l’arrivée. J’ai fait 6 CPs sur la première journée de course et, vu mon état, je subodore qu’une moyenne de 4 CP par jour sera déjà un bel objectif. Il reste 8 CPs et donc deux jours de course. Oui, deux jours, long, ça va être long. Quelques kilomètres plus tard, avec la dégradation de mon état, je revois mon plan de marche. Je vais devoir faire une longue pause au prochain CP et probablement aux CPs qui suivront, alors finalement, 3 CP par jour me semble plus abordable. Et donc, 8/3 = 2,666, ce qui me mènerait plutôt à Jeudi matin. Le seul point positif de ce plan, c’est qu’il se termine avant Jeudi soir, fermeture de la course. Je garde toujours la conviction que je vais rallier l’arrivée.

Au fil des kilomètres, cette assurance s’effiloche et mon moral baisse de pas en pas. En plus, je suis persuadé que d’autres coureurs doivent me dépasser vu mon rythme d’escargot mais je n’aperçois personne dans ce paysage plutôt dégagé. A priori, je suis sur le bon cap, mais dans un tel moment de doute, j’ai l’angoisse d’être en train de faire du rab.

Les derniers kilomètres avant le CP sont un véritable calvaire. J’ai mal partout aux jambes et je regarde mon GPS toutes les cinq minutes pour constater la distance ridicule que j’ai parcourue. Enfin, il se profile à l’horizon. En arrivant sur la terre promise, j’essaie de faire tout de même bonne figure devant Jean-Luc, le photographe officiel de la course. Autre petite bonne surprise, je retrouve Bernard, l’un des deux doyens de la course qui a dû malheureusement abandonner et qui a gentiment accepté de faire le contrôle sur un CP. Je lui annonce que je suis vraiment mal et que je vais devoir rester longtemps sur ce CP pour me reposer. Je ne suis même pas sûr de repartir. Oui, l’idée de reprendre la marche dans un délai raisonnable me semble hypothétique.

De toute façon, en me couchant sur le matelas, je décide de ne plus gamberger et je prends une résolution simple. Je ne repartirai que quand j’aurai retrouvé un usage normal de mes jambes. Vu leur état actuel, ça pourrait prendre pas mal de temps. Pour rester dans les temps pour finir la course dans les limites, je peux me permettre de rester sur ce CP jusqu’à demain matin. Il est 15h, ça me laisse donc une belle marge pour repartir sachant que maintenant mon seul objectif est de finir.

Puisque je suis bloqué ici pour un certain temps, après avoir bien mangé, j’en profite pour dormir un peu, c’est toujours ça de pris pour la suite. Après deux heures allongé, je vais faire un petit test dehors : négatif, aucun amélioration. Comme Bernard me suggère que je souffre peut-être d’un manque de sel, je prends deux comprimés de sel. Vu la situation, toute idée est bienvenue pour l’améliorer.

La nuit est maintenant tombée, un nouveau test. Pendant quelques secondes, j’ai l’impression que je peux marcher sans douleur. Bref espoir vite déçu … Mes allers-retours réguliers pour évaluer ma forme ont un petit côté comique voir risible. En revanche, comme j’ai tout de même la sensation que les douleurs s’atténuent même faiblement, je décide de faire tout ce qu’il faut pour me préparer à partir : tenue de nuit, remplissage des réservoirs et ravitaillement. Si je le décide, à tout moment je peux repartir en quelques minutes et je n’aurai donc pas le temps de gamberger en me préparant au départ.

Dans l’attente d’un rétablissement hypothétique au CP7

 
  L’équipe médicale en plaine action pour soigner les pieds

 

Mais  tout cela est pour l’instant de la science fiction. Vers 22h, après donc 7 heures d’arrêt je fais encore un test  … et ça va toujours aussi mal. J’ai même mal allongé, sans bouger. Dans ma tête, je commence à ne plus y croire. J’annonce à Bernard mon très probable abandon. Je vois défiler les coureurs qui arrivent et repartent du CP. Francis qui a fait un long arrêt ici, couché à côté de moi, ayant aussi quelques soucis physiques essaie de me redonner le moral et tente même de me convaincre de partir avec lui.  Non, vraiment, je suis à peine capable de marcher avec beaucoup de mal et même si je suis prêt à en baver pour finir cette course, je veux que ça reste du sport et non une torture. Dans ma tête, même si j’ai encore pas mal de temps disponible pour me remettre, la course est finie. J’arrête même le cardio-fréquence-mêtre qui fonctionnait depuis le début de la course et je commence à me préparer mentalement à cet abandon. Ce n’est pas mon premier et je sais que c’est un mauvais moment à passer même si il signifie la fin de la douleur physique.

Minuit, tout juste passé, je patiente toujours tranquillement sur mon matelas. Bernard vient me demander d’aider Ulla et Francis (un autre, pas celui qui était couché à côté de moi et qui est parti depuis deux heures) qui ont décidé de repartir ensembles. Ils pensent que leurs GPS ne fonctionnent plus. En fait, c’est un problème assez classique, le CP a été installé quelques dizaines de mètres avant le point GPS théorique. Leurs GPS n’ont donc pas encore basculé vers le point suivant. Je les accompagne donc dehors sur quelques dizaines de mètres jusqu’au basculement du GPS vers le prochain CP. En revenant vers la tente, je réalise que je marche normalement et sans douleur. Les jambes sont un peu lourdes mais globalement, ça va plutôt bien. En deux secondes, ma décision est prise, je repars vers le prochain CP. Je retourne à l’action, advienne que pourra. Aujourd’hui encore, je n’ai pas d’explication claire de cette douleur dans mes jambes qui a perduré pendant 8 heures pour disparaître soudainement.

CP8

Comme je m’étais préparé depuis longtemps, deux minutes plus tard, je suis de nouveau sur la route, heureux de ne plus me morfondre dans ce CP. Pour fêter mes capacités motrices retrouvées et briser la monotonie de la nuit, je sors mon petit baladeur MP3 sur lequel j’ai chargé 9 heures de musique. En repartant, je me suis tout de même renseigné sur mon classement : 20eme. Belle dégringolade par rapport à ma 4eme place du départ du CP6 mais logique vu mes 9 heures d’arrêt. Je m’attendais même à être bien plus loin alors, malgré le froid, le moral est au beau fixe.

Bien entendu, plus question, en tout cas pour l’instant, de course, je marche à un bon rythme mais en prenant garde de ne pas brusquer mes muscles fraîchement remis. Pendant la première heure, la moindre petite alerte m’inquiète mais rapidement, je prends confiance et me persuade que la mauvaise passe est probablement définitivement derrière moi. Sur le chemin de ce CP, je ne suis pas vraiment seul. J’aperçois deux frontales au loin, plutôt vers la gauche, probablement Ulla et Francis que j’ai du rattraper. J’essaie d’obliquer vers la gauche de mon cap pour les retrouver et faire la route avec eux mais je n’y parviens pas et ayant perdu la visibilité de leurs lumières je me résous à continuer seul. Le cap n’est pas bien difficile à suivre, il coïncide pratiquement parfaitement avec la lune qui est en train de descendre vers l’horizon. Le paysage redevient digne d’intérêt avec une plaine sablonneuse et des cônes rocheux plus ou moins importants. Avec la nuit, les distances sont toujours difficiles à apprécier et certaines formations, semblant lointaines, apparaissent comme d’immenses falaises, pour n’être finalement que de petits monticules à leur approche.

J’arrive au CP8 à 5h30, pas mécontent d’aller me réchauffer sous une couverture et surtout de manger. J’ai un appétit infernal. Je mange tout ce que je peux et je prends même deux bols de soupe sous l’œil médusé d’autres coureurs qui ont fini par être lassés de son goût.

CP9

Après une bonne heure d’arrêt, je repars avec les premiers rayons du soleil. Au bout de quelques kilomètres, je passe en configuration de jour pour l’habillement mais je garde tout de même mon collant long. Il me protégera du soleil qui est tout de même assez agressif sans que je ressente vraiment la chaleur. La couleur noire n’est pas optimale au soleil mais je le garderai jusqu’à la fin de la course.

Après un CP passé à jauger mes capacités physiques retrouvées, je n’ai maintenant plus aucun doute : ça roule et je vais terminer cette course. L’euphorie m’envahit et je commence déjà à visualiser mon arrivée et, avec la bonne humeur retrouvée, je chante à tue tête la musique de mon lecteur MP3. Aucun risque de ridicule ni de déranger, je suis seul dans une plaine sablonneuse et rocailleuse où tout relief a complètement disparu. 100% plat à 360°. C’est vraiment la planète Mars ici. En passant, je me fais la réflexion que, depuis le départ, je n’ai aperçu absolument aucun signe de vie animale. Pas le moindre insecte, pas la moindre mouche. A part, quelques touffes d’herbes et des petits acacias dans la plaine sablonneuse avant le CP1, je n’ai pas vu non plus la moindre trace végétale. Le désert, le vrai, total, absolu et inhospitalier. Seules traces de vie, je croise parfois les traces d’e coureurs qui m’ont précédé. Même avec ce paysage monotone, je vis un grand moment de sérénité en progressant dans cette plaine, persuadé que rien ne pourra m’arrêter. Aujourd’hui, cette euphorie me semble bien naïve. J’oublie sur le moment qu’il me reste tout de même 160 kilomètres à parcourir, probablement en deux jours. Inconscient, je suis totalement inconscient.

La fameuse chanson des VRP, ‘’le roi de la route’’, est au programme de mon lecteur MP3. Les paroles sont évocatrices

C’est moi le roi de la route

Jm’amuse à deux cent à l’heure

Je peux faire Paris-Beyrouth,

En une demi-heure

J’entends encore mon rire sonore dans ces espaces désolés.

La plaine après le CP8. A ce moment, il y a tout de même un peu de relief à l’horizon …

 

Le CP commence à approcher et une belle dune se profile à l’horizon. Enfin, un peu de variété.

Franchissement de la dune

 

Après la dune, nous traversons une zone de désert blanc avec quelques petits monticules calcaires qui annoncent les formations beaucoup plus impressionnantes que nous rencontrerons sur la fin de la course.

 
 

 

J’arrive au CP9 à 11h40 et j’y retrouve Francis qui avait tenté de me redonner le moral au CP6. Il est heureux de voir que j’ai finalement pu partir. Et moi donc … En dehors du rituel engloutissement de victuailles (miam, la bonne crème Mont Blanc laissée dans mon drop bag), je profite du changement de chaussettes pour faire un rapide check-up de mes pieds. Tout va bien. En dehors d’une petite ampoule sous un ongle, rien à signaler. Je suis plutôt bien loti de ce côté alors qu’à ce stade de la course nombreux sont les coureurs dont les pieds ressemblent à des momies égyptiennes.

CP10

Une heure plus tard, je suis de nouveau sur la route. Pour une fois, le mot ‘’route’’ est presque approprié. La piste de 4x4 semble se confondre avec le cap vers le prochain CP alors je ne boude pas le plaisir de me laisser aller à ce terrain plutôt roulant. Un 4x4 de l’organisation arrive à ma hauteur. Bernard est sur le siège passager et reviens du CP6 qu’il a tenu toute la nuit. Pas un travail de tout repos. Le CP était surpeuplé et en dehors du fait que la tente ne pouvait pas accueillir tout le monde, il n’y avait pas de couverture pour tout le monde. Avec le froid vif, la situation était tendue et Bernard a passé une bien mauvaise nuit. Pourtant l’organisation avait prévenu qu’il n’y aurait pas forcément une couverture pour tout le monde dans les CP et un duvet devait normalement être pris dans son sac. C’est vrai que beaucoup de concurrents dont je suis ont pris le risque de se passer de duvet pour gagner du poids mais il ne fallait pas oublier d’en assumer les conséquences potentielles. De mon côté, je lui confirme que j’ai maintenant bien récupéré et qu’en dehors d’une fatigue qui commence à se faire bien sentir, tout va bien. Sans aucun doute, je vais franchir la ligne d’arrivée.

Coup du sort ? Non, je ne suis pas superstitieux mais c’est effectivement très peu de temps après cette affirmation que le doute est de nouveau revenu. Je sentais déjà depuis quelque temps une tension dans mes tendons sur le côté des genoux. Les tendons sont mis à rude épreuve quand le terrain devient souple et c’était souvent le cas sur ce parcours. Mais tout d’un coup, c’est beaucoup plus sérieux, je ressens une vive douleur sur le côté extérieur du genou gauche. Pas de doute, c’est une tendinite. La douleur disparaît quand je m’arrête mais elle revient encore plus forte au bout de quelques pas. Tout s’écroule dans ma tête. Le moral au beau fixe qui me faisait dire quelques minutes avant que je finirais s’effiloche. Vu l’intensité de la douleur, je me dis même que je vais avoir beaucoup de mal à rejoindre le prochain CP alors la ligne d’arrivée me semble tout d’un coup extrêmement lointaine voir illusoire. Mais la rage est toujours là, celle que j’ai retrouvée après être reparti du CP6. Une conviction profonde que quoi qu’il arrive j’irai jusqu’au bout. J’essaie d’adapter ma marche pour ne pas trop plier le genou. C’est assez inconfortable mais je parviens tout de même à progresser à un rythme raisonnable. Au fil des centaines de mètres, mon moral remonte. Je ne me vois pas aller jusqu’au bout avec cette démarche, mais au moins dans de bonnes conditions jusqu’au prochain CP ou j’espère me reposer et pouvoir me faire soigner. Au fil de ma progression, la douleur se calme un peu du fait de ma marche modifiée et la distance au CP diminue. A l’approche du CP, les piles de mon GPS rendent l’âme (il faut les changer environ toutes les 10 heures). Comme je n’ai pas envie de m’arrêter deux minutes pour changer les piles, je sors ma boussole pour repérer le cap. Il me reste 1,5km. Je progresse donc pendant 15 minutes sur le cap et j’arrive pile-poil sur le CP. Le GPS n’en reste pas moins indispensable pour aller d’un CP à l’autre sans carte et sans repère.

Une bonne surprise m’attend à l’arrivée vers 17h30. Le tandem médical Florence/ Kaouthar tient le CP et je sais que je vais pouvoir être bien soigné. Ce sont déjà elles qui m’avaient accueilli au CP5 ou j’ai bénéficié d’un massage de Florence. Après m’être bien installé, je me fais tout de suite soigner. Un peu de pommade, un strapping autour du genou et quelques médicaments anti-douleur et anti-inflammatoire. Le cocktail sera-t-il suffisant ? Il est clair en palpant la zone que mon tendon est bien douloureux alors j’espère que la situation va au moins se calmer et se stabiliser. Il est clair qu’il va falloir encore que je lève le pied et que je prenne encore plus de repos aux CP. Même en ralentissant, je reste toujours largement dans les temps pour finir avant Jeudi soir. Pour ceux ou celles qui auraient perdu le fil (moi-même, je devais parfois réfléchir pour retrouver le jour de la semaine du moment), on est Mardi soir. J’ai maintenant atteint les 2/3 de la course et au passage battu mon record de distance. Il me reste le dernier tiers. En temps normal, une tendinite à supporter pour un dernier tiers de course ne m’effraierait pas. Là, c’est différent, le dernier tiers, c’est tout de même 111 kms. Je garde le moral même si le doute est bien présent.

CP11

A 19h15, je suis sur le départ. Francis et Patrice arrivés peu avant moi, sont dans le même cas, alors nous décidons de partir ensemble. Nous formons une troupe assez curieuse de marcheurs éclopés : moi, avec ma tendinite, Patrice avec ses pieds abîmés par les chocs avec les pierres et enfin Francis qui a lui deux tendinites.

Chacun avec nos problèmes, nous partons donc tranquillement pour nous chauffer et au fil des kilomètres un bon rythme de croisière s’installe. Bien que je ressente une tension significative et menaçante au genou, ma tendinite me laisse plus ou moins tranquille même si les quelques passages de sable mou sont délicats. J’aurais préféré un terrain plus portant à ce stade du parcours. Patrice et Francis entretiennent la discussion et je suis plutôt silencieux même si j’apprécie la diversion de mes petits soucis de coureur. Une autre distraction nous est offerte par la traversée d’un espace où subsistent quelques petits arbres. Peut-on appeler ça un oasis ? Non, un oasis est associé à l’image d’un espace verdoyant et ombragé où il fait bon se reposer. On est loin du compte mais après pratiquement deux jours sans trace de vie végétale, cette apparition est réconfortante.

Une lumière pointe à l’horizon et quelques minutes plus tard, un 4x4 de l’organisation s’arrête à notre hauteur. C’est Alain Gestin l’organisateur qui est sur le siège passager. Les nouvelles sont mauvaises. L’un des concurrents a disparu et il nous demande si l’un de nous l’a aperçu dans la journée qui précède. Non, aucune trace de notre côté. La situation commence tout de même à être très sérieuse. Il n’a pas été pointé à un CP depuis la nuit précédente. Il a donc déjà passé deux nuits et une journée seul dans le désert. Si les recherches en 4x4 n’aboutissent pas cette nuit, il faudra lancer la recherche avec un hélicoptère.

Nous poursuivons notre chemin mais la nouvelle a jeté un beau froid dans notre petit groupe. On peut raisonnablement penser qu’il s’est simplement perdu et que la chaleur étant très supportable, il a pu sans problème passer tout ce temps dans le désert sans problème. On peut aussi imaginer le pire …

Est-ce le contrecoup de cette nouvelle ou tout simplement une fringale parce que j’ai plus songé à ma tendinite dans les dernières heures qu’à mon alimentation ? Toujours est-il que maintenant, je me traîne. Il me tarde d’arriver au CP mais il reste encore 8 kms. Avant le CP, nous avons d’abord un passage à un point GPS ‘’fortement recommandé’’. A plus d’un kilomètre du point, nous apercevons une petite lumière. J’imagine que c’est le point GPS qui a été marqué par un bâton lumineux pour guider les concurrents. C’est une descente rapide et le passage par ce point semble vraiment recommandé. A quelques centaines de mètres de la lumière, je ne consulte même plus mon GPS pour me diriger hypnotiquement vers cette lumière. Patrice, plus lucide continue à se reposer sur son GPS et nos routes s’écartent. C’est bien lui qui avait raison et à quelques dizaines de mètres du point je dois repartir vers le point qui est à 20 mètres à gauche. C’est effectivement la fin d’un plateau avec une petite falaise que nous descendons dans le sable. Arrivés en bas, nous nous interrogeons sur cette lumière et la réponse est rapide et logique : le CP. Nous en sommes encore distants de plus de 6km et c’est sa lumière qui nous attire déjà depuis une petite heure. Cette nouvelle casse le peu de moral qui me restait. J’anticipe avec raison une longue errance avec cette lumière en point de mire éternel et inatteignable. Pour couronner le tout, nous sommes maintenant dans une plaine de sable très mou où la progression est difficile. La galère … Francis n’est pas beaucoup plus fringuant que moi. Nous souffrons tous les deux de nos tendinites avec ce terrain instable. On essaie tant bien que mal de se motiver mutuellement tandis que Patrice plus en forme nous sert de point de mire. J’essaie de me retenir de regarder trop souvent mon GPS mais je dois aussi renseigner Francis dont les piles du GPS viennent de rendre l’âme. Chaque kilomètre parcouru est une victoire mais pour combien de déceptions amères en jetant un coup d’œil au cadran où l’indication de distance a à peine diminué. A l’approche du CP, comble de l’ironie, la lumière qui nous a obsédé pendant plus d’une heure disparaît, cachée par des formations rocheuses et dunaires. Juste au moment où elle devenait utile… Epuisé, Francis et moi faisons régulièrement des micros arrêts et péniblement, en slalomant au milieu des dunes, nous finissons par trouver le CP à 0h50. Je m’écroule sur un matelas avec une seule idée en tête : manger, dormir et me reposer. J’ai vraiment besoin de me refaire une santé autant physique que psychologique. En dehors de finir, je n’ai plus de véritable objectif alors, je ne pense pas repartir avant le petit matin.

CP12

5h, les quelques heures de sommeil furent bonnes et réparatrices. J’ai l’impression d’avoir bien récupéré et surtout, j’ai retrouvé la motivation pour repartir. Le temps de me préparer et je pars seul, Patrice et Francis, plus fringants ayant décidé avant moi, chacun à leur tour, de reprendre la route.

Rapidement, les premières lueurs réconfortantes du jour arrivent. Après deux kilomètres pour rejoindre un point GPS intermédiaire sur une piste, deux options s’offrent à moi : aller directement au cap vers le CP ou suivre une piste avec une distance un peu plus longue qui mène aussi au CP. Avec ma tendinite qui, même sans être douloureuse, me gêne dans les passages de sable, j’opte pour la piste.

Sur la piste vers le CP12

 

  Au bout de quelques kilomètres, je déchante. Non seulement, j’ai fait un petit détour en distance (quelques centaines de mètres) mais je me retrouve sur une piste avec beaucoup de sable mou, à mille lieues de la piste roulante dont je rêvais. Je dois sans cesse naviguer de gauche à droite pour retrouver un terrain plus dur. Je pars même significativement vers la gauche, pensant avoir raté la vraie piste. Même si la chaleur n’est pas trop forte, le soleil tape dur et au bout de quelques kilomètres, je m’octroie une petite pause à l’ombre d’un gros rocher. J’ai vraiment le sentiment de m’être fait avoir sur ce coup là. En plus, je ne vois sur la piste que les traces de deux autres coureurs. Les autres ont probablement coupé directement vers le CP. C’est qui le dindon de la farce ?

Après quelques kilomètres de cette galère, la chance tourne et je peux enfin marcher tranquillement sur une piste de bonne qualité. Les kilomètres défilent plus vite et malgré la chaleur et le soleil pesant, je sens le CP se rapprocher. Je me retourne de temps en temps pour apprécier le petit vent frais qui souffle dans mon dos. Parfois, j’aperçois au loin devant moi un autre coureur qui se révèle finalement n’être qu’un tas de cailloux pour marquer la piste. L’hallucination n’est pas encore très grave mais ma lucidité est quelque peu altérée.

Le CP est maintenant en vue et un 4x4 vient à ma hauteur. C’est encore Alain et les nouvelles sont bien meilleures que dans la nuit. Le coureur égaré a été retrouvé.

Après la course, les données de passage aux CP en main, je découvrirai que j’ai mis finalement autant de temps que mes congénères du moment sur ce CP. Mon choix, même si il était un peu plus long en distance, n’était finalement pas si mauvais que je l’ai pensé sur le moment.

Très agréable ce CP. D’abord, je peux goûter à un autre type de soupe/pâtes. Elles sont un peu épicées mais très bonnes et j’en prends deux portions. Lors de mes débuts en longue distance, j’avais souvent des problèmes pour me nourrir après de nombreuses heures de course. L’erreur essentielle était de ne manger pratiquement que du sucré. Sur cette course, je n’ai pas de problème pour manger mais j’ai l’impression que mon estomac est un trou noir sans fin. Je suis insatiable et même si je me nourris bien à un CP et pendant la course, j’arrive toujours avec un appétit d’enfer au CP suivant. J’agrémente aussi le temps de repos à ce CP avec une petite discussion sympathique avec les tenanciers. Depuis trois jours, je passe l’essentiel de mon temps à marcher, dormir, manger alors un peu de contact humain ne fait pas de mal. Au cours de cette discussion, j’apprends que Patrice avec qui j’ai passé la première nuit a franchit la ligne d’arrivée en première position cette nuit. Vu son état de forme quand nos chemins se sont séparés, je ne suis pas vraiment surpris.

CP13

Bien remonté, je repars du CP avec un bon moral. Il me reste 3 CP. L’air de rien, même si la distance à parcourir reste énorme, surtout à un rythme de marcheur, je commence à sentir le goût de l’arrivée. En extrapolant à partir de la distance parcourue depuis mon départ du CP6, je dois pouvoir arriver dans la matinée de Jeudi.

Cette sérénité est de courte durée, après un ou deux kilomètres sur la piste, le cap mène sur un terrain avec du sable mou et ma tendinite se rappelle violement à mon souvenir. La douleur est aussi vive qu’à son déclenchement hier. Depuis mon strapping, je n’ai en fait pris qu’une seule fois des médicaments pour calmer la douleur. J’ai préféré ne pas trop la masquer, tout en gardant un minimum de confort, pour ne pas risquer de tirer trop sur le genou avec le risque de finir avec un tendon en très mauvais état. Mais là je n’ai pas le choix, si je veux continuer, il faut que je prenne une petite dose. Les médicaments mettent un certain temps avant d’être efficaces et j’ai encore mal quand j’arrive au point GPS qui marque la descente d’une petite falaise dans les dunes de sable. Les falaises ou formations rocheuses blanches forment avec le sable jaune un ensemble superbe. Je prends quelques photos et je trouve une solution assez cocasse pour ne pas souffrir de ma tendinite dans la descente dans le sable. Je descends à reculons !! Si, ça marche très bien et avec le retour d’un sol plus dur au bas de la dune, je peux reprendre le sens normal de la marche. Non, il ne m’est pas venu à l’esprit de finir la course à reculons …

La plaine de sable avant la descente

 
 La descente est proche

 
  Les falaises au milieu du sable

 
  e point rouge):

 

Avec la lumière rasante, cette plaine agrémentée de formations rocheuses blanches est fantastique. Deuxième bonne nouvelle du moment, ma douleur a disparu et je me dirige maintenant d’un pas guilleret vers le CP. C’est un mini oasis perdu au milieu de ce désert blanc. Malheureusement, je ne peux pas apprécier le paysage de cet oasis au milieu des sables quand j’y arrive à 18h30.

Il me reste deux CP, le premier fait 17 kms et le deuxième, monumental, 27 kms. J’angoisse déjà à l’idée de ce dernier CP interminable. En partant rapidement, je pourrai arriver au terme de cette course avant la fin de la nuit. Mais je ne suis pas motivé pour faire du non-stop pour cette dernière nuit. En dehors de la fatigue et de la blessure qui m’incite plutôt à finir tranquillement avec du repos aux CP, j’ai envie de profiter du paysage de cette fin de parcours dans le désert blanc. Je m’octroie donc un peu de repos avant de repartir à 22h.

CP14

Au bout de quelques heures de repos, j’ai de nouveau des fourmis dans les jambes, et de toute façon, je n’arrive pas à dormir, alors, c’est plutôt motivé que je repars du CP dans le froid vif de la nuit. Là encore, le lecteur MP3 m’est d’une grande utilité pour m’évader de ma condition de coureur. J’en suis presque à 4 jours de course. Ma condition d’homme qui n’a pour seuls soucis que bouffer et avancer me pèse. Je suis entré dans une routine infernale et j’ai hâte d’en sortir pour retrouver ma vie de civil sédentaire.

Après une heure de progression, je croise le 4x4 d’Alain. Les nouvelles ne sont de nouveau pas très réjouissantes. Un concurrent s’est perdu pendant la journée entre les CP14 et CP15. Re-belotte. Une nouvelle fois, l’envoi de l’hélicoptère est envisagé dans la journée de demain. Stressant le boulot d’organisateur …

Après quelques passages au milieu de formations blanches, la topologie du terrain change. Je dois d’abord franchir une dune, ce que mon genou n’apprécie guère même si je me paie une nouvelle descente à reculons. Ensuite, j’arrive sur un terrain particulièrement désagréable. C’est plat mais 100% rocheux et, avec l’érosion du sable, la roche est particulièrement abrasive et irrégulière. Avec mon habitude des sentiers de montagne, je suis habitué à ce genre de terrain comparable aux lapiaz calcaires mais là, avec en plus la nuit qui n’arrange pas les choses, je souffre. Les sections de sable plutôt douces ne sont que de rares moments de répit au milieu de ce champ de roche infernal. Au bout d’une heure dans ce terrain, je suis encore à 6 kms du CP et j’aperçois deux lumières. L’une est jaune et semble bien correspondre avec le CP. L’histoire du CP 11 se répète. L’autre lumière est rouge et plus intrigante. Comme distraction mentale, j’envisage toutes les hypothèses et j’apprendrai le lendemain que c’est un simple relais de télécommunications situé à côté de la route qui est proche de l’arrivée.

Je sors enfin de l’enfer rocheux pour arriver dans une zone de désert blanc. Même la nuit, les ombres difformes des grandes formations calcaires sont très impressionnantes.

J’arrive au CP vers 2h30 du matin avec la ferme résolution de ne pas repartir avant le lever du jour. J’ai besoin de repos et surtout, je commence à en avoir marre de ces longues heures de marche au milieu de la nuit.

Avant de m’endormir, j’apprends la meilleure nouvelle de la journée. La distance du CP14 à l’arrivée est en fait de 21km au lieu des 27 annoncés par le roadbook. Je peux plonger dans le sommeil sereinement et faire de beaux rêves.

L’arrivée

Je me réveille à 5h30, en pleine forme, avec l’impression d’avoir fait une grande nuit. Un bon café chaud et je reprends la route au milieu d’un paysage dantesque.

Le paysage dans une faible lumière juste avant le lever du soleil :

 
 

 
 

 
 

 

C’est avec une sérénité complètement retrouvée que je marche vers l’arrivée. J’ai repris un anti-inflammatoire pour être tranquille sur cette dernière section et je sais maintenant que plus rien ne pourra m’empêcher d’arriver. J’en ai les larmes aux yeux de joie. C’est à ce moment qu’en consultant le roadbook, je m’aperçois que le lieu de l’arrivée se nomme Aqabat et les image du film ‘’Lawrence d’Arabie’’ viennent à mon esprit. Autre intermède, je croise une nouvelle fois le 4x4 d’Alain. Ils sont toujours à la recherche de Dan qui s’est perdu hier. Ils ratissent véritablement le terrain. Dans les heures qui suivront, je ne cesserai de voir des 4x4 sillonner le coin à sa recherche. L’histoire se terminera bien puisqu’il franchira la ligne d’arrivée dans l’après-midi après s’être perdu et avoir passé la nuit chez des autochtones près de la route.

Franchissement d’un petit relief :

 

  En sortant de ce désert blanc, nous entrons dans un tout autre paysage. La verdure refait son apparition. Un point intermédiaire du parcours est marqué par un minuscule oasis puis nous entrons dans une zone avec de la végétation et quelques arbres. Visiblement une zone de pâturages pour chameaux. C’est aussi l’instant d’un contact renouvelé avec le monde animal mais pas sous sa forme la plus plaisante : des mouches. Quelques spécimens sont heureuses d’avoir dégoté un animal avec une odeur intéressante et font la route avec moi. Je m’en serai bien passé …

La vallée ‘’verdoyante’’

 

Les montagnes qui marquent la fin de la vallée se profilent à l’horizon. Je suis proche du point GPS qui est situé à 4 kms de l’arrivée. Avant de me lancer dans un dernier coup de rein vers l’arrivée, je m’octroie une petite pause à l’ombre. Un soulagement appréciable pour mes muscles qui commencent à trouver cette plaisanterie de 4 jours un peu longuette.

A l’approche du CP, je repère sur mon GPS que l’arrivée est en fait située un peu à gauche par rapport au cap du point. Je coupe donc directement vers l’arrivée, ce qui me fait gagner 100/200m. Le gain est bien faible dans l’absolu mais très bon pour le moral. Et il m’en faut encore un peu pour faire l’ascension d’une dune. Avec ma tendinite, je galère mais avec l’arrivée proche, je ne rechigne pas à me faire violence. Je viens aussi d’apercevoir devant moi un coureur qui se dirige aussi vers l’arrivée. J’en remets donc un petit coup pour le rejoindre à un kilomètre de l’arrivée. C’est Francis, que j’ai souvent vu pendant cette deuxième moitié de course. Nous sommes tous les deux ravis de finir main dans la main cette aventure dans un site grandiose de formations rocheuses envahies par le sable. Après avoir souvent rêvé de cette arrivée, la concrétisation me semble presque naturelle. Un superbe comité d’accueil nous attend sur la ligne matérialisée par une petite banderole.

Franchissement de la ligne d’arrivée avec Francis :

 

Sur la ligne, avec Francis et Patrice, le premier de cette Trans333 :

 

98h05, c’est le temps que j’ai passé dans le désert pour franchir ces 333 kilomètres. Finalement, je termine 16eme et 2eme de la catégorie senior. Patrice, premier, finit en 66h34.

Pour terminer un grand merci à tous ceux sans qui cette aventure dans le désert ne serait pas possible: l’organisation, les bénévoles sur les CP, l’équipe médicale et les bédouins qui nous ont apporté la logistique nécessaire pour le bon déroulement de la course.

Enfin, une image du relevé de données de mon cardio-fréquence-mêtre avant que je ne le débranche au CP6 :